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Summer : le film pour s’envoyer en l’air

Barbi(e)turix est allé à l’avant-première du film Summer en présence de la réalisatrice lituanienne Alanté Kavaïté. On vous raconte cette fabuleuse découverte.

En entrant dans la salle de cinéma, je m’attendais à visionner un film lesbien sans grande originalité du type : deux jeunes femmes se rencontrent – tombent amoureuse sans l’assumer – craquent et couchent ensemble – regrettent – veulent tout arrêter par peur du regard des autres – sad ending. D’autant plus que le titre en version française, Summer, évoque vraiment une amourette éphémère très inspirée du Summer of love de Pawel Pawlikowski qui mettait aussi en scène deux adolescentes amoureuses le temps d’un été. Rien de révolutionnaire en somme, si ce n’est la langue et l’environnement des protagonistes : la Lituanie. Mais en fin de compte, cette heure et demie passée en compagnie des deux héroïnes, Austé et Sangaïlé, s’est révélée être pleine de surprise.

S’envoler, ressentir, voltiger

Le film raconte le passage à l’âge adulte de Sangaïlé. Comme l’indique le titre, on suit cette adolescente lituanienne de 17 ans le temps d’un été, mais pas n’importe lequel. Cet été là est marqué par deux étapes importantes pour notre héroïne : elle tombe amoureuse d’une fille pour la première fois, et apprend à vaincre son vertige afin de réaliser son rêve : devenir aviatrice voltigeuse.

La première scène, un long spectacle de voltige aérienne, est notoire car elle installe d’emblée l’atmosphère planante du film. La musique, composée par Jean-Benoît Dunkel (la moitié du duo Air) contribue à la création de cette ambiance. Le spectateur est transporté. La première rencontre avec Sangaïlé est assez frontale. Les plans sont rapprochés, ce qui nous laisse épier ce visage fermé et distant. Sangaïlé est grande et mince, maladroite, le teint pale, l’allure effacée. Lorsqu’elle croise le regard d’Austé, le contraste entre les deux filles est frappant. Austé est enjouée et extravertie, son regard est lumineux, son sourire rayonne. Elle est tout de suite troublée par Sangaïlé mais cette dernière, sauvage et timide dans l’âme, esquive toutes les tentatives d’approche d’Austé.

La puissance et la charge émotionnelle du regard lors de cette première rencontre ne sont qu’un avant-goût de leur relation à venir. La réalisatrice privilégie l’aspect sensoriel du couple et utilise le cinéma non pas comme un support de représentation mais comme un langage pour exprimer des sensations physiques ou émotionnelles. La romance entre Sangaïlé et Austé nous est contée à travers de nombreuses scènes hautement sensuelles et évocatrices. L’une d’entre elles sort particulièrement du lot : Sangaïlé est dans la chambre d’Austé et se dénude pour que cette dernière puisse prendre ses mesures et lui fabriquer une robe. Il s’agit de la première scène que Kavaïté a écrite et autour de laquelle elle a brodé le film. Cette scène est fabuleuse car elle est à la confluence de multiples émotions. Selon la réalisatrice, c’est un échantillon du film où tous les aspects qu’elle voulait faire ressentir au spectateur sont réunis. On trouve de la douleur physique (Austé découvre que Sangaïlé se scarifie), de la peur (Sangaïlé appréhende de dévoiler son corps à celle qui n’est encore que son amie), de l’envie (à travers le regard plein de désir d’Austé), et une tension sexuelle palpable. Rien que pour ce moment de cinéma, et pour la remarquable première scène d’amour dans un champ, il faut absolument voir ce film. C’est très facile de comprendre pourquoi Summer a remporté le prix de la mise-en-scène au festival de Sundance.

En ce qui concerne l’aviation, Kavaïté s’affranchit habilement du piège qui consiste à l’utiliser comme une métaphore (un peu trop facile) du couple. Le propos du film n’est pas de montrer que quand on rencontre l’amour c’est fantastique, que c’est un sentiment qui nous projette dans les hauteurs des cieux, mais qui est éphémère car l’atterrissage peut parfois être chaotique. Pas du tout. Ici les deux aspects de la vie de Sangaïlé sont subtilement imbriqués : d’une part l’héroïne va trouver la force pour vaincre son vertige grâce au soutien de celle qu’elle aime. Mais d’autre part, l’amour que porte Sangaïlé prend une nouvelle direction, celle du ciel et des voltiges aériennes, ce qui l’éloigne d’Austé.

Une certaine idée du militantisme

Lors de l’échange avec la réalisatrice, cette dernière a été interrogée sur la manière dont elle a abordé le thème de l’homosexualité. En effet, le film est très intriguant de ce point de vue puisqu’à aucun moment la question de l’homosexualité n’est posée. Aucune volonté de dramatisation ne se cache derrière le fait que ce soit deux jeunes femmes qui tombent amoureuses l’une de l’autre. Aucun enjeu scénaristique ne traite de l’acceptation de sa sexualité lorsqu’on a encore que 17 ans, ou du poids du regard des autres.
En fait, pour Alanté Kavaïté, ne pas dramatiser une relation homosexuelle est la meilleure manière de militer. Il faut nourrir les films de personnages LGBT et montrer des couples lesbiens confrontés à des réalités de couple, et non à des problèmes liés à l’acceptation de leur sexualité. Selon elle c’est ce type de représentation qui permettra de faire avancer les mentalités. A force de se concentrer sur les problèmes que peuvent poser l’homosexualité, certains films contribuent à laisser les couples homosexuels à la marge d’une certaine « norme» de couple.

En réalisant un tel film, Kavaïté endosse son rôle de cinéaste militante même si, au premier abord, ce n’est pas forcément une évidence.

L’homosexualité en Lituanie

Cette idée du militantisme peut paraître très avancée, ou optimiste comparée à la réalité encore difficile de certaines lesbiennes. D’autant plus que l’histoire se déroule en Lituanie, un pays qui n’est pas particulièrement connu pour ses avancées en matière de droit des personnes LGBT. Mais Alanté Kavaïté, lituanienne expatriée en France depuis une vingtaine d’année, est très positive sur l’évolution de la condition homosexuelle dans les pays baltes. Déjà il faut noter qu’il s’agit du premier film lesbien lituanien, et il a été financé en grande partie par la Lituanie. Kavaïté n’a reçu aucun rejet de financement en raison de la sexualité de ses héroïnes. Certes, c’est un pays encore loin du mariage homosexuel car la religion est très présente dans les foyers. Mais Vilnius a hébergé sa première Gay Pride en 2010 et tout se déroule globalement bien d’après la réalisatrice qui y a assisté en 2013, exception faite des personnes âgées et d’un groupe néonazi très minoritaire. Enfin, il existe beaucoup de rumeurs à propos de la présidente actuelle du pays, Dalia Grybauskaité, qui n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants. On ne lui connaît aucune relation avec une femme non plus, mais le doute plane et cela ne l’a pas empêchée d’être réélue présidente en 2014. C’est la somme de ces petits éléments qui rendent Alanté Kavaïté si optimiste pour son pays. En tout cas, il est certain que son très beau film contribuera à faire avancer les choses.

Summer, de Alanté Kavaïté, en salles le 29 juillet.

 

Yasmine

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