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Chronique d’une prof infiltrée #09 : Pourquoi j’ai décidé de quitter l’Education Nationale

Après plusieurs années de bons et loyaux services, j’ai pris la décision de ne plus exercer ma profession sous l’égide de l’éducation nationale. Je quitte donc, par la même occasion, l’enseignement privé confessionnel, en l’occurrence catholique, dans lequel je m’étais retrouvée non par conviction mais plutôt par hasard.

Pendant plusieurs semaines, je n’ai pas su démêler l’origine de mon refus de continuer. Et j’ai cru que c’était l’enseignement catholique que je voulais quitter. Or, la gangrène était plus profonde.

Je ne supportais plus le nivellement par le bas. Fin janvier, par exemple, un inspecteur est dans ma classe et s’étonne du niveau de mes premières. Il les trouve trop éveillés et leur vocabulaire littéraire trop développé. Ce-n’est-pas-une-blague. Il m’a reproché de dispenser des cours d’un niveau trop élevé. Un comble. Je n’arrive pas à entendre cette dynamique qui n’agit pas dans le bon sens. On se plaint du niveau des élèves qui chute, de leur intérêt qui s’épuise, on refait les programmes du collège en soustrayant, pour simplifier… Simplifier ? Où est la logique ? Et on demande aux professeurs de cautionner, de se mouvoir dans un contenu perpétuellement en perte de vitesse pour des élèves qui le sont d’autant plus. Et ils le font ! Ils cautionnent, en majorité ! Mais n’est-il pas temps de jeter une grenade intellectuelle sur cette mouvance abrutissante ? L’éducation nationale ne m’autorisait pas l’ouverture plénière de mes cours.

Je ne supportais plus non plus l’esprit condescendant qui règne dans l’éducation nationale, dans les établissements, jusque dans la salle des profs. Il n’y a plus de mérite véritable, que des intérêts et des privilèges qui dépassent le talent et la bonne volonté. Les inspecteurs, la hiérarchie, ne récompensent ni ne félicitent plus les esprits novateurs. Au contraire, ils sont montrés du doigt et bien souvent empêchés dans leurs initiatives. L’éducation nationale va de l’avant ? Faux. Rétrograde ou stagnant, le système a peur du changement et de la nouveauté. Et le personnel le plus influent est donc celui qui rentre bien entre les six planches en sapin d’un système éducatif en grande rigidité cadavérique. Or, je suis vivante.

Je ne supportais plus, enfin, l’hypocrisie générale qui consiste à accuser autrui de l’échec cuisant du système, sans jamais remettre en question son propre mode de fonctionnement, et sans se rendre compte qu’en agissant ainsi, on participe à entériner le malaise. C’est trop politiquement correct. Mais quand je dis « politiquement », je pense plus « politique de l’autruche ». Aussi, impossible de sortir du lot sans mettre en branle tous leurs acquis. Voie sans issue.

C’est au sein de ce climat précis que j’ai décidé d’arrêter d’évoluer. Ce climat tellement étriqué que je n’ai jamais pu y faire part de mes questionnements, de mes recherches, de mes écrits parallèle, notamment ceux que vous lisez présentement. L’éducation nationale censure ce qui interroge autrement, ce qui pose les problématiques qui dérangent. Les profs sont une armée de bons petits soldats au service de… De quoi ? La culture ? Les élèves ? Véritablement, je ne saurais pas dire. Je suis incapable de dire ce à quoi prétendent l’éducation nationale et ses grands pontes. Toujours-est-il que je ne pouvais plus enfreindre ma liberté d’être et de penser dans un métier qui devrait logiquement être tourné vers l’être, le savoir et la pensée. C’est incohérent. Je ne me suis jamais sentie légitime dans cet environnement. J’ai envie d’écrire sans avoir peur d’être lue par des malveillants. La censure morale planait constamment.

Ma marginalité m’a permis de m’infiltrer dans le système mais pas de pouvoir y rester spectatrice impuissante. Je suis trop positive pour me résoudre à la consternation perpétuelle au milieu d’une communauté professionnelle dont je suis censée faire partie et donc à laquelle je devrais adhérer. Et je ne parle que du métier tel qu’il est proposé par le ministère. Je ne me prononce pas (encore) sur le fond catholique du problème. Mais si cela vous intéresse, je le ferai. Ça vous intéresse ?

 

NB : cet article n’est pas un clap de fin.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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14 Comments

  1. Océane Pégette says:

    Article qui me fend le coeur au moment où j’envisage une reconversion du monde de l’entreprise vers l’éducation nationale…

  2. Zoey B says:

    Article très intéressant ! Et pour le moins choquant, reprocher un niveau trop élevé… C’est aberrant !
    Très intéressée pour en savoir davantage sur le fond catholique !!

  3. Juliette says:

    C’est dommage, mais je comprends.
    Je suis étudiante, et j’ai eu, durant mes années collège et lycée, des professeurs de français particulièrement intéressants. Ils nous encourageaient à la création, à l’ouverture d’esprit et à la découverte de ce qu’ils ne pouvaient pas forcément toujours nous montrer en cours. Aujourd’hui, j’ai un goût gigantesque pour la littérature. Et je pense malheureusement à ceux qui n’ont pas eu, et n’auront pas la chance d’avoir de tels professeurs, des gens comme vous. Les raisons que vous exposez sont claires et valables, et c’est vraiment triste de voir ce que l’Education Nationale fait. L’école, c’est ce qui nous permet de nous construire…

  4. Weirda says:

    Une fois de plus un article qui me parle tant…

    Depuis 8 ans dans l’éducation nationale… Si je devais la décrire en 3 mots: immobilisme, hypocrisie, inepties….
    Je suis actuellement à mi-temps pour préparer mon avenir, ma reconversion par une reprise d’étude… Ce n’est pas l’année prochaine que je pose ma démission mais je l’espère bientôt…

  5. M says:

    De la part d’une autre prof infiltrée : je quitte également à la rentrée, et tu m’ôtes les mots de la bouche. Merci pour ces textes si agréable à lire.

  6. Ife says:

    Oui, bon, enfin, le mérite, c’est comme la chance, c’est souvent un petit nom pour ne pas cracher “rapport social”.

  7. Aslé says:

    Tu as bien raison et en même temps pas, que vont devenir tous ces élèves ?

  8. Runway says:

    Affreux…
    Il existe cependant des écoles privées, qui ont de super projets, notamment en province, comme l’Ecole du Colibri en Rhône-Alpes. Je me demande ce que c’est d’être prof et même d’être élève dans une de ces écoles avec de vrais projets éducatifs et une volonté de s’élever.. !

  9. Kim says:

    Oui mille fois oui

  10. Lou says:

    Je trouve l’article très clair, un vrai plaisir de vous lire. Votre analyse rejoint celle de mon papa, excellent professeur retraité. J’espère que vous trouverez une issue professionnelle satisfaisante et surtout que les jeunes à qui vous enseignez méritent votre qualité d’enseignant.
    Pardonnez-moi, incorrigible admiratrice mais je vous trouve magnifique sur la photo :-)

  11. Lou says:

    @Aslé Allez faire un tour dans les écoles, vous verrez que pas un de ces élèves ne mérite le travail dont fournissent les professeurs, sauf peut-être un(e) perle, perdue au milieu de la masse archaïque.

  12. luelue says:

    Du mal à comprendre comment on peut terminer un tel article par “Je suis trop positive…”:) (ou alors c’est de l’humour ; j’ai beaucoup de mal à le croire). Du mal aussi à croire qu’un inspecteur puisse trouver des éléves “trop éveillés” (un petit peu de mauvaise foi dans ce discours rapporté, non ? des propos déformés ou hors de contexte, peut-être ?). Le métier de prof, c’est comme beaucoup de choses : tout dépend de ce qu’on en fait. On peut grossir les ennuis jusqu’à en faire des montagnes, pas de souci.

    Vous êtes visiblement à un point de votre vie où vous souhaitez faire autre chose, alors allez-y… Pas la peine d’accuser le système d’avoir la rage pour autant (et quel manque d’originalité : tout le monde le fait… L’éducation nationale, c’est le punching-ball favori ; tout le monde a des raisons différentes de taper dessus, mais tout le monde s’en donne à coeur joie et balance ses pains avec un bel entrain ; franchement, on ne voit pas bien en quoi vous êtes “marginale”. Beaucoup plus difficile par contre de louer les efforts qui sont faits, ce qui marche malgré tout, la tolérance qui quoi que vous en disiez existe là beaucoup plus qu’ailleurs, etc. etc.).

  13. Lou says:

    Il faut savoir que pas mal de profs font des burn out et voient leurs copains en faire. Quand j’entends le récit de mon père: un élève qui a craché sur son manteau, un autre qui a que ça à faire que d’essayer de détruire le matériel qui côte parfois plusieurs centaines d’euros, donc je voie pas en quoi c’est la faute des profs, en quoi ils devraient simplement avoir à gérer cette “merde”. Il y a peut-être des profs qui ne “font rien” au boulot, mais vu le métier, ceux sont eux qui ont raison, désolé.
    Quand mon père me raconte à quel point un élève s’est sentit supérieur à lui, et s’est mit à lui parler “comme un chien”, mon papa à moi (les profs sont aussi des être humains @luelue) j’ai qu’une envie : rentrer dans la salle de classe, chopper le CONNARD qui s’est permis … (prendre en grippe mon père, le harceler…, parce qu’il ne supporte pas que quelqu’un ait de l’autorité) : c’est le chopper, et aller lui défoncer la gueule, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’est pas le fils de Dieu et qu’il n’est pas tout permis (et puis c’est peut-être une Déesse là-haut qui avait une fille lesbienne).
    Bref, non, les élèves sont des connards pour la plupart, ils ne respectent rien et c’est pas demain que ça va changer, si y a pas un père hétéro pour défoncer son fils quand il le mérite, plutôt qu’aller lui lécher le cul comme à une princesse, c’est pas demain qu’on arrêtera de prendre les mecs pour des gonzesses qu’on a pas le droit d’exploser quand ils sont dangereux pour les autres, on aura toujours des Andrew Vanderkamp qui traitent leur mère comme de la merde, cautionnent des bordels sous couverture de streap tease… et ne respectent pas leur sœur (merci La reine des neiges).

  14. ChristelNo says:

    Je découvre cet article un peu tard mais bon…il est encore d’actualité. J’ai longtemps pensé que je n’étais pas dans les clous, que je manquais sans doute de maturité. Mais je suis contente de voir que beaucoup ont le même ressenti : le manque de moyens, de pouvoir, d’écoute et cette fichue condescendance pyramidale !

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