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Balzac version punk ? Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes

Le premier tome de Vernon Subutex de Virginie Despentes, sorti en janvier dernier, signait le grand retour de l’autrice lesbienne la plus célèbre de France : une claque en pleine gueule, un roman dont on ne sort pas indemne. Le deuxième volume trône maintenant sur toutes les tables des bonnes librairies. Alors, pari tenu ?

Vernon Subutex, c’est l’étrange nom du personnage principal autour duquel Despentes fait graviter toute une galerie d’individus loufoques, paumés ou désorientés. En désignant ce personnage de disquaire déchu en centre de gravité romanesque, Despentes posait les fondations : Vernon Subutex est un roman rock’n’roll, peut-être même devrait-on dire, un roman punk. Dans le premier opus, on assistait à la dérive de Vernon, livré à lui-même, sans emploi, sans domicile, sans famille. Le personnage devenait alors, au grès de ses rencontres une chambre d’enregistrement de la dérive même de notre société. Avec cette grande fresque sociale et coup de poing, Despentes se hissait à la hauteur des Balzac et Zola, et illustrait à merveille la phrase proustienne selon laquelle « la vraie vie, c’est la littérature ». La violence de son style dense, resserré, très oral, nous renvoyait en pleine tête le monde qui nous entoure.

Quid de ce deuxième volume alors ? Évidemment, quand on ouvre ce deuxième tome, on ne retrouve pas ce choc qu’avait pu occasionner le style de Despentes. On s’est un peu habitué à la voix de l’autrice. Si le premier volume avait des allures de vrai-faux polar, où le personnage de Vernon, devenu SDF, était pisté pour les enregistrements qui étaient en sa possession, Virginie Despentes choisit de mettre un terme à la traque assez tôt dans le roman. On comprend que ce n’est pas là l’essentiel. Les enregistrements que possède Subutex et que tout le monde recherche ne sont pas le cœur de l’intrigue romanesque. La grande question que Despentes pose ici est celle de savoir comment tous ces individus ont pu laisser leurs rêves leur échapper ? Comment tous ces enfants du rock ont-ils pu devenir des parias, des marginaux ? Et si parfois le trait est un peu trop gros, on appréciera l’art de la portraiture que Despentes développe ici. Elle fouille encore les différentes franges de cette société de bobos et de zonards, où se côtoient d’anciennes actrices porno, des lesbiennes féministes boliviennes, des SDF des Buttes-Chaumont, une tatoueuse à la réputation sulfureuse, un trans responsable d’un magasin de cigarettes électroniques, une musulmane pieuse et voilée en quête d’identité et bien d’autres encore. Dans ce deuxième volume, Despentes développe les relations entre ces différents personnages, et tous sont traités à égalité. Il n’y a pas de second rôle.

Si le premier tome était extrêmement noir et sombre et pouvait être lu comme la lente descente aux enfers du personnage titre, ce deuxième opus est beaucoup plus lumineux. Là aussi, c’est une des grandes réussites du roman : on attend de la noirceur, Despentes nous balance une lumière crue et vive et nous éblouit. Le roman s’ouvre sur une résurrection : Vernon émerge d’une longue maladie. Il a changé, et il va changer le monde qui l’entoure. Progressivement, on le retrouve dans des lieux qui nous sont familiers, les Buttes-Chaumont, bien sûr, le Rosa Bonheur etc. Despentes nous parle de notre monde, et elle le voit avec nos yeux. Si l’on peut parfois regretter des passages moins réussis ou des scènes dont on veut bien croire qu’elles sont des hommages ou des clins d’œil à la pop culture qui nous entoure mais qui laissent un désagréable goût d’amer déjà vu, cette familiarité de l’univers qu’elle dépeint fait aussi le charme du roman.

Petit à petit s’agrège autour de Vernon toute une bande complètement hétéroclite, des gens qui n’ont pour seul point commun qu’une bienveillante sollicitude pour celui qui fait le choix de vivre à la marge et c’est en se réunissant autour d’un vieux fou sublime pour communier sur la musique que tous ces losers iront vers la lumière qui éclaire la fin du volume.

 

Vernon Subutex 2 de Virginie DESPENTES est paru aux éditions Grasset en Juin 2015

 

 

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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3 Comments

  1. timide says:

    Le choix de la couv’ est vraiment intéressant, je trouve.
    Il est dommage que personne n’est la curiosité de lui demander en intv quel artiste et pourquoi ce choix. Est-il soumis aux “décideurs” ? Est-ce un choix assumé ? …

  2. Artemisia.g says:

    Franchement, bien déçue de ce second volume… J’ai trouvé le style moins bon que d’habitude, limite bâclé. Et puis beaucoup, beaucoup de clichés. Alors le stéréotype c’est intéressant en soi à travailler, mais là je trouve que c’est plat, qu’il y a beaucoup de redites et trop de propos de comptoir. Si peu punk en vérité…

  3. timide says:

    … Moi la verrait si bien voir au cinéma, sur Grand Ecran et pas derrière la caméra.
    Peu probable, même complètement improbable a t-elle certifié @LePetitJournal en juin 2015

    *** (…) n’ait (…) Lectures et relectures … 2.0 !

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