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Témoignage : “Chez les autres pourquoi pas, mais pas à la maison”

Samedi 27 juin 2015, Berlin, Barcelone, Dublin, Londres, Oslo, San Francisco. Paris. 14H UTC+2. Le soleil ne se lève pas vraiment. Il fait chaud, il ne pleut pas et pourtant un arc en ciel géant se forme. C’est l’heure ! Je suis surexcitée. Ma troisième Gay Pride s’annonce sous les meilleurs auspices. Be proud. Le mot d’ordre est lancé. Je suis pailletée, accompagnée, entourée, aimée. Quelques stations de métro plus tard et me voilà au milieu de la foule. Le temps de trouver le bon char, celui qui balance la bonne musique, vous fait sauter et danser. Le temps d’acheter quelques canettes de bières. Le temps de l’embrasser des dizaines de fois déjà. Le temps de ressentir cette émotion qui est la mienne tous les ans au mois de juin.

En fait, dans ces moments là, quand je me sens vivante, que j’ai le sentiment d’être là où je dois être, je pense à eux surtout, tous ceux qui n’ont pas la chance d’en être là. Je pense à ces Etats où aimer est un crime. Je pense à ces femmes que l’on use et dont on abuse sans fin. Je pense à ces gamins assassins forcés. Je pense à ce pays détruit économiquement et dont on néglige le peuple. Je pense à toutes ces contrées où la guerre fait rage depuis plus de vingt ans. Egalité des droits. Je marche pour une communauté à laquelle j’appartiens définitivement mais je voudrais hurler au nom de toutes ces causes que l’on oublie parfois. Fichue liberté, je n’aurais de cesse de croire en ton humanité.

Quelques minutes plus tard la musique m’a rattrapée. Ses mains s’allongent sur mes hanches. Remontent partout. Descendent. Ses baisers. Mes larmes. Il y a un brin d’espoir dans ces frissons, une stabilité qui ne m’était pas familière. Alors comme ma vie a décidément pris un doux tournant, puisque je me love gentiment dans du coton, je voudrais qu’eux aussi soient fiers. Je voudrais que toutes ces femmes que j’ai croisées, tous ces hommes que j’ai vu pleurer, tou.te.s ces gamin.e.s que j’ai vu se battre pour cause d’homosexualité soient là à mes côtés. Et puis inévitablement je pense à Anne-Marie.

Anne-Marie est une femme et un homme à la fois. Et c’est un pré-requis important à la lecture de ce texte puisque la grammaire française ne laisse pas encore de place à la neutralité ou au non-genré. Et comme je ne maîtrise pas assez bien le précis grammatical égalitaire, je prierai les plus féministes d’entre vous de m’excuser et d’accepter que le sujet Anne-Marie soit traité sous l’angle féminin. Je travaille ardument à la maitrise de ces nouvelles règles, mais cela prend du temps.

Anne-Marie donc, je la connais depuis toujours. J’ai grandi avec et autour d’elle. C’est un être sans aucun doute complexe, une multitude de personnalités qui s’entrechoquent et qui donnent lieu à la fois à un sujet apprécié en société et craint dans sa famille. Anne-Marie est mariée, mère de deux enfants. Une fille et un garçon qui jusqu’à présent réussissent plutôt bien leur vie. Anne-Marie c’est la force et la fragilité à la fois. De part son caractère, de part sa volonté de tout gérer elle est auprès de ses enfants comme de sa sœur et de sa mère, la référence en cas de problème. Elle est le pilier, la force. Auprès de ses ami.e.s, Anne-Marie est la personne à qui l’on se confie, à qui l’on fait appel pour bricoler.

Si on devait parler d’homosexualité avec Anne-Marie, on penserait de prime abord qu’elle n’a aucun problème avec le sujet. D’ailleurs ses meilleurs amis sont un couple d’homosexuels qui a eux deux ont quatre enfants qu’elle adore et garde très fréquemment. Pourtant, sur le sujet de l’homosexualité justement, Anne-Marie a un lourd secret. Ou une omission, je ne sais pas vraiment. Peut être qu’elle ne s’en souvient même plus, qu’elle refuse de se l’avouer, qu’elle fait l’autruche. Aucune idée.

Il y a de cela cinq ans, la fille aînée d’Anne-Marie lui a révélé aimer une fille. Elle avait à peine 19 ans, était une étudiante brillante et sportive qui avait eu le cœur brisé par un garçon. Elle était ultra sensible avec néanmoins une grande force de caractère. Elle avait eu une adolescence difficile mais commençait à aimer la vie. La fille d’Anne-Marie s’était scarifiée pendant des années, avait été boulimique, mais ça Anne-Marie ne l’a jamais su. Pour autant elle réussissait. Elle avançait sans relâche. Et voilà, à la fin de sa deuxième année de fac, elle était tombée amoureuse d’une fille et quand on lui avait posé la question, elle l’avait avoué sans complexe.

Anne-Marie avait en effet élevé sa fille dans une ambiance de confiance, de sérénité et d’ouverture d’esprit. Chez elle, à table on discutait politique, on s’énervait contre le racisme, on défendait les plus pauvres et jamais non jamais on n’avait critiqué la cause homosexuelle. Sauf que ce que la fille d’Anne-Marie ne savait pas c’est que chez les autres pourquoi pas, mais pas à la maison. Pourquoi ? A priori pour ne pas perdre le réseau d’amis constitué, pour ne pas froisser l’entourage, pour ne pas prendre le risque de devoir se justifier.

Pourtant, et là est tout le paradoxe, si Anne-Marie n’était pas prête à assumer l’homosexualité de sa fille, elle était prête à annoncer « son départ définitif ». Oui, c’est exactement cela qui a été proposé à la fille d’Anne-Marie, « arrêter ses conneries ou partir », seule, sans un sous, pour ne plus jamais revenir. La jeune fille a eu trois jours pour se décider. Elle n’avait pendant se temps là plus le droit d’accéder à son téléphone portable, à internet et à sa voiture. Sauf pour aller passer ses examens parce qu’Anne-Marie n’avait pas hésité à menacer sa fille qui était en pleine période de partiels. Pendant trois jours, la vie à la maison était impossible. Les cris, les pleurs. Le petit frère effrayé, terré dans sa chambre. La fille à qui l’on reproche le futur divorce de ses parents (qui jusqu’à ce jour n’a jamais eu lieu), à qui on en veut de se croire homosexuelle, que l’on informe qu’il est pourtant facile « d’aller se faire sauter par une grosse bite ». La jeune adulte, cette espèce de « sale pute mal baisée » n’avait plus rien à faire dans cette maison.

Et pourtant je suis restée. Parce que je voulais faire des études, me construire un avenir. Parce que je ne voulais pas retomber dans la solitude et la détresse qui avaient été les miennes des années auparavant. Parce que j’ai par ailleurs été bien conseillée et soutenue par ma tante. Parce que je ne pouvais pas leur donner aussi facilement raison. Aujourd’hui je continue de voir mes parents de temps en temps. La distance et l’éloignement géographique ont fait du bien. Le sujet de l’homosexualité n’est toujours pas tabou ; on en parle comme si de rien, comme si surtout je n’étais pas lesbienne. Anne-Marie c’est donc ma mère et mon père à la fois. Mes parents que j’aime et à qui je n’en veux pas. A qui pourtant je devrais un jour avouer ce qui est maintenant devenu inavouable.

C’est pour eux que j’ai écris ce texte. Parce qu’eux aussi aurait pu être dans la marche. Eux aussi auraient pu aimer me voir sourire, me voir aussi à l’aise, aussi amoureuse. Eux aussi auraient pu défiler dans des associations de parents d’homosexuels. Eux aussi auraient pu réclamer les mêmes droits pour tous. Proud d’être mes parents, moi lesbienne de 23 ans.

 

L.

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5 Comments

  1. C-M.C says:

    @BBX :

    Je kiffe ce film.

  2. Taylor says:

    Heureuse que ça se soit arrangé.

    Moi, lesbienne, 19 ans je ne vois plus mes parents depuis 5mois et demi et c’est vraiment vraiment compliqué.

    Mais bon je garde espoir, même si je ne me sens pas prête à revoir leur tête après ce foutu malheur qu’ils m’ont laissé vivre.

  3. Suke says:

    Merci pour ce texte. L’écho est fort, la charge émotionnelle aussi. L’incompréhension, démesurée…

  4. Artemisia.g says:

    Coup de poing dans l’estomac… La violence des Anne-Marie fait toujours cet effet là, même quand on ne l’a pas vécue et qu’elle nous est racontée. Pouvoir dire des saletés pareilles à son enfant, lui poser un ultimatum aussi malsain… Je me demande comment illes peuvent encore se regarder dans le miroir.

  5. Clara, jeune saphiste says:

    Emouvant.

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