jason_sirene

The Argonauts, odyssée familiale et transgenre

« Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, sauvage de vulnérabilité, je t’ai envoyé ce passage de Roland Barthes par Roland Barthes dans lequel il affirme que le sujet qui prononce la phrase « je t’aime » est tel « l’Argonaute renouvelant son navire durant son voyage sans en changer le nom » […]. Je trouvais le passage romantique. Tu l’as lu comme une possible rétractation. Je pense, rétrospectivement, que c’était les deux. »

Etrange roman que The Argonauts, le dernier en date de la critique, poète et essayiste Maggie Nelson. Il s’agit d’une part d’un récit presque banal de grossesse, de maternité et de la fondation d’une famille ; d’autre part d’un roman familial un peu plus complexe, puisque le compagnon de Nelson est l’artiste genderfluid Harry Dodge et qu’il a commencé un traitement hormonal au moment de la grossesse de Nelson, grossesse elle-même médicalement assistée. The Argonauts est une déclaration d’amour, une tentative de comprendre ce qu’est la maternité, le récit d’une (re)composition familiale et celui de la transformation de deux corps.

Mais c’est aussi un texte saturé de politique, militant, incisif. Ce qu’enclenche Nelson quand elle parle de sa grossesse, de Harry, de sa sexualité, c’est la question de savoir ce que pourrait ou devrait être une famille queer, non hétéronormée, comment être encore militante radicale sans être absorbée à nouveau dans les circuits de la consommation et de la normalité, comment se positionner désormais face à l’injonction anti-capitaliste et anti-patriarcale à la fois du « don’t produce and don’t reproduce ». Elle convoque psychanalyse et porno, figure de la mère sodomite et art contemporain, féminisme et poésie beat, dans des assemblages qui, miraculeusement, semblent toujours fonctionner, propulser constamment le texte et la réflexion en avant quand ils s’engrènent les uns dans les autres. Et elle ne répond pas toujours aux questions qu’elle ouvre ; Maggie Nelson, nous rappelle-t-elle, est un work in progress, tout comme son texte, son engagement, la famille qui se compose autour d’elle.

Ce n’est pas de l’autofiction mais de « l’autothéorie ». The Argonauts mêle constamment prose personnelle et références théoriques nourries, ces dernières étant marquées par de simples annotations en marge qui déroulent une litanie de théoricien-nes qui seront familières à qui s’intéresse aux gender studies et à la philosophie contemporaine : Butler, Preciado, Sontag, Irigaray, Lacan, Deleuze, Segdwick, pour n’en citer que quelques-unes. Mais sans jargon ni lourdeur ; ce ne sont que des points d’appui à partir desquels le récit s’élance, et qui sont si habilement métabolisés par la fiction autobiographique de Nelson que les citations elles-même deviennent trame et motif littéraire, travaillées au corps comme Nelson se travaille elle-même, aidant à constituer le personnage aussi bien que l’auteur et alimentant en continu le même processus chez la lectrice.

Maggie Nelson

Argo, la métaphore qui structure la totalité du texte et donne son titre au roman, est l’embarcation mythique de Thésée et le sujet d’un paradoxe logique débattu depuis l’Antiquité : un navire réparé progressivement, planche par planche, jusqu’à ne contenir plus aucun de ses composants d’origine, peut-il encore dit être le même navire ? Argo, ce sont bien sûr les corps – celui de Nelson, réagencé par sa grossesse, celui de Harry, sous injections de testostérone ; mais aussi ce que deviennent avec le temps l’amour, romantique, familial ; le désir et ses transmutations salutairement perverses ; le dialogue même qui se tisse entre amants, dont les éléments repris infiniment ne signifient jamais exactement la même chose que la fois d’avant. Et Nelson, l’auteur, est la première Argonaute de son propre texte, qu’elle bricole, transforme, dont elle remplace et affine les citations dans un grand et beau tâtonnement vers ce que peut encore dire la littérature et ce qu’est aujourd’hui une possible identité queer, quand elle revient de son voyage à corps perdu sur les eaux de l’hétéronormativité, travaillée, transformée morceau par morceau, autre – Argo, encore et toujours, mais comment l’appeler désormais ?

 

The Argonauts (anglais), Graywolf Press, 2015

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

Plus d'articles

Be Sociable, Share!

One Comment

  1. Ife says:

    “Ni produire ni (se) reproduire” – on pourrait même audacieusement aller jusques à “ni s’approprier ni se réapproprier” (les formes du même, par exemple)… Sans doute, sans doute, voilà qui titille, mais nous n’en prenons pas le chemin, ni nos idéaux, ni nos fatalismes, ni nos “subversions”…

Leave a Comment

*