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Chronique d’une prof infiltrée #8 : Lesbienne, so what ?

« Madame, vous parlez comme une lesbienne ! » La réflexion aurait pu passer inaperçue, mais elle a fait rire toute la classe. Et alors, je me suis demandé : « mais ça parle comment une lesbienne ? »

Pour remettre dans le contexte : je devais recevoir la visite d’un inspecteur pédagogique et je faisais un dernier briefing avec ma classe. Je voulais me conformer à ce qu’on attendait de moi, le temps de cette séance d’inspection, mais pas trop non plus. J’ai lancé : « c’est pas un inspecteur qui va me dicter une autre façon de faire. » Et immédiatement, Eva a fait cette réflexion. Je parle comme une lesbienne.

Avant de me faire outer en beauté et à l’insu de mon plein gré, j’ai demandé à Eva pourquoi elle pensait ça, et surtout quelles sont, selon elle, les caractéristiques d’une lesbienne.

Donc, déjà, premier point : j’ai un avis tranché et tranchant sur les hommes. Et je n’hésite pas à en faire part, que ce soit dans mes paroles ou dans mes choix pédagogiques. OK… Mais ça peut aussi être juste de la misandrie. Misandrie ? Ouais… L’inverse de la misogynie. « Mais madame, quand on ne supporte pas les hommes, on aime les femmes ! » Donc, à l’inverse, tous les hommes misogynes sont homosexuels ? J’ai presque envie de dire : au contraire. De plus, mon discours sur les hommes n’est pas gratuit, c’est de la prévention, c’est quasi citoyen, comme quand je sème Simone de Beauvoir à tous vents.

Deuxième point : je suis une rebelle. Je leur semble toujours en révolte contre l’ordre établi. OK… Mais ça, c’est mon tempérament, c’est personnel, c’est inhérent à ma personnalité. Refuser de se faire marcher dessus n’a rien à voir avec la sexualité. Je refuse toute forme de violence et de rapport de force. Donc évidemment, je réfute quotidiennement la domination masculine primaire mais également les pressions qui pourraient m’être faites par des femmes. C’est un instinct de survie. Et c’est mon extrême indépendance qui parle, plus que ma sexualité.

Troisièmement, justement, ils me savent seule. Seule ? « Ouais, vous élevez vos enfants toute seule, et on ne vous voit jamais avec quelqu’un… » Donc, quand on est plutôt louve solitaire et maman célibataire, on est lesbienne. Intéressant. Ils ne doivent pas savoir qu’un de mes livres de chevet est celui de Pierre Zaoui, « La discrétion ou l’art de disparaitre ». Je ne cultive pas le secret mais j’aime croire l’adage qui dit que pour vivre heureux, il faut vivre caché. Cette donnée n’est pas négligeable quand on connait la fascination des élèves pour la vie privée des profs. La mienne est camouflée, fardée, masquée. Inventée parfois. Ils me posent souvent des questions, et je les leurre, consciemment. Plutôt que de leur dire que cela ne les regarde pas, je réponds à leurs questions, mais en grimant ma réponse.

Donc… Parfois vive dans mes propos sur les hommes, rebelle d’instinct, solitaire et mystérieuse… Est-ce que ça suffit seulement à me cataloguer de lesbienne ? Ou plutôt : est-ce que ça suffit à cataloguer n’importe quelle femme de lesbienne ? Ou enfin : y a-t-il de bons prétextes qui permettent de cataloguer une personne ?

Salomé se ravise : « c’est vrai… Ça veut rien dire car après tout, physiquement, vous ne faîtes pas du tout lesbienne. » De mieux en mieux. En vrac : j’ai les cheveux longs, parfois je vernis mes ongles et je mets des jupes. Et ? Cela suffit à me différencier dans leurs prototypes socio-sexuels ?

Ils voient bien que je ne veux pas banaliser ce processus de classification des personnes. Car appartenir à une communauté n’est pas un enfermement ou une classification, et ce n’est pas immuable. Je leur explique que ces types de considérations peuvent générer des souffrances. L’homophobie est d’une violence inouïe. C’est inadmissible de la subir et d’en faire les frais, pour les homosexuels et les supposés homosexuels. Tout en combattant quotidiennement les mécanismes coupables, autant éviter d’allonger la liste victime en prêtant des sexualités à Pierre, Paul, Jacques, ou Pierrette, Paulette et Jacqueline. Ça vaut le coup de s’interroger sur sa sexualité personnelle avant d’espionner et de miser sur celle des autres, non ? Surtout avec des critères de déduction aussi pauvres que des propos, des principes de vie ou une coupe de cheveux.

Eva semble perturbée : « mais c’était pas homophobe ce que j’ai dit ! » L’intention ne l’était pas, mais la conséquence peut le devenir. Ce type de réflexions, comme l’homophobie ordinaire et inaperçue, ça enferme. L’enfermement, ça fait souffrir. On ne colle pas des étiquettes sur les gens. Nous ne sommes pas des bocaux de verre.

Au terme de cette discussion ouverte et sans filtre, j’ai fait le choix de ne pas affirmer leurs suspicions à mon sujet. Déjà, par souci de cohérence avec mon principe de discrétion, ensuite par plaisir de les laisser dans le doute – car le doute construit – et enfin par goût personnel de l’ambiguïté. Mais moi qui me croyais 100% invisible, j’ai presque été agréablement rassurée.

 

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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2 Comments

  1. Yael says:

    Que j’aime cette chronique !

  2. Claire says:

    Je suis une future prof et je me suis toujours posée la question de “comment ça allait se passer” avec des élèves curieux (on l’a tous été un jour n’est-ce pas ?)
    Merci pour cette chronique qui formule un début de réponse !

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