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On a vu “À quoi rêvent les jeunes filles?” d’Ovidie

Après son réjouissant long-métrage Le Baiser, Ovidie signe un documentaire transversal et minutieux, diffusé demain sur France2. A quoi rêvent les jeunes filles ? revient sur plusieurs décennies de luttes féministes et de libération sexuelle, en posant cette question cruciale : si, aujourd’hui, les femmes ont bel et bien une sexualité active, ont-elles pour autant une sexualité libre?

Diffusé exceptionnellement en preview sur la chaîne Youtube Infrarouge, le documentaire a le mérite d’être facilement accessible.  Dès les premières minutes, Ovidie dresse un constat désenchanté de ce qu’est devenue la libération sexuelle. En commençant par parler d’elle-même, annonçant qu’elle a participé au mouvement féministe pro-sexe (sex-positive) dès ses débuts. L’ère était à l’affirmation d’une sexualité libre et active pour les femmes, à la découverte de la pornographie, et plus tard, du porn 2.0. Puis elle interroge : ou en sommes-nous aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, différentes féministes, journalistes, artistes et militantes se relaient la parole.

Elle interroge ainsi leur consommation du porno, l’utilisation de leur corps, le sexisme sur les réseaux sociaux, le sexisme dans les jeux vidéos, le sexisme sur le web. Elle questionne leurs rapports au corps, leur féminisme. Ces femmes, nous, enfants d’Internet mais aussi héritières de la libération sexuelle de nos mères : où en sommes nous? Que faisons nous de nos corps ? Après plus de 40 ans de luttes féministes acharnées pour le droit à la contraception, à l’IVG et la libération sexuelle, qu’est-il advenue de notre liberté à disposer de nous-mêmes ?

Le constat d’Ovidie est dur à entendre, mais juste : nous prenons certes en main notre sexualité, mais celle-ci doit être obligatoire. “À 14 ans, on a déjà tout fait” affirme Clarence Edgar-Rosa, auteure du blog Poulet rotique.

Si poster des photos érotiques de soi sur internet peut s’avérer libérateur : “J’ai appris à accepter mon corps en faisant de l’autoportrait” nous dit Ortie, il y a aussi quelque chose d’aliénant dans cette auto-sexualisation . Poster des photos de soi peut nous permettre d’accepter notre corps, voire même de l’aimer s’il ne correspond pas aux normes de beauté actuelle, mais se sexualiser revient à se placer en objet de désir, à rester finalement à notre place de femme-objet. Peut-on être sujet et objet à la fois ?

Alors on retourne les outils du patriarcat : on investit le porno, on investit l’érotisme, on investit nos corps et nos sexualités mais au prix aussi d’un paradoxe, celui d’avoir conscience d’être sexualisées, encore. Une conscience de soi qui s’accompagne de normes et de diktats. Être mince, lisse, épilée, épilée intégralement. S’épiler n’est pas une simple possibilité, c’est une obligation, une injonction. Faire du sexe est aussi une obligation, mais il ne faut pas être trop libre non plus. On est la maman et la putain, seulement dans son couple.

Le documentaire révèle un constat que je n’osais faire moi-même, peut-être parce que je fais partie de cette génération de femmes qui ont décidé d’investir les outils du patriarcat, la sexualité et la pornographie. Faire face à ces paradoxes questionne mon propre cheminement personnel. Nous avons hérité d’une libération sexuelle entravée, nous sommes entourées d’images érotiques, nous n’avons pas besoin du porno pour ça, la publicité est là.

Parce que ce n’est pas le porno qui a créé le sexisme, et si nous ne pouvons pas nous débarrasser du patriarcat, comment pouvons-nous réinventer nos codes ? Comment investir ces outils pour nous libérer, pour ne pas transformer la sexualité en injonctions avilissantes ? Ovidie nous confronte à une réalité dure, mais termine sur une ouverture positive. Cette génération de femmes à laquelle j’appartiens, qui écrit sur la sexualité, qui pratique sur la sexualité, n’est pas dupe. Elle a conscience de son paradoxe.

Une chose est certaine, moi qui étais sur le point d’abandonner mes poils sous la pression, je vais les garder encore un peu.

 

A quoi rêvent les filles, d’Ovidie, le 23 juin à 22H50 sur France 2

Sarah

Sarah parle de cul et d'amour mais aussi de bouffe vegan, de genre et de féminisme. Passion vélo et gingembre addict. Nouvellement vidéaste, elle espère flooder la toile de sa vision du porno. Twitter : @sarahdevicomte

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2 Comments

  1. timide says:

    “(…) Lorsque le féminisme invitait les femmes a se dénuder, c’était pour s’affranchir du jugement social et non pour attendre son approbation (…)”

    Cela était probablement sans compter les conséquences du diktat 2.0 !?!

    Se demander si nous ne sommes pas en train de “construire une nouvelle forme d’aliénation (…)” est une vraie question à l’heure où d’autres projets consistent encore à déconstruire une ancienne forme d’obsession, ou un autre projet consiste encore à déconstruire d’anciennes formes de tentation.

    Lorsque la nuance des deux est trop subtile, il y a la nécessité de ne pas se tromper (ce à cause du fameux duo impunité/anonymat), et cela devient plus qu’un enjeu en soi notamment depuis le(s) développement(s) de(s) l’industrie(s) pornographique(s) via internet.

    Ce document (qui révèle et qui s’interpose tout en questionnant) est pour moi une réelle perle d’archives tv. Merci inconditionnel BBX pour ce cocktail culturel rafraîchissant et très féminin. #militantisme-ecosex-anniesprinkle-SdeV-haerts 8)

    nb : Le témoignage sur les jeux vidéos et les scènes virtuelles sélectionnées (admirablement fascinantes d’esthétique) qui vont avec a été une séquence particulièrement passionnante.

    Et puis, quand même, sur un site qui parle de cul, on ne peut décemment pas faire l’impasse sur une précision simple en prévention santé sexuelle chez les femmes (niveau gouine et libre), en dehors de tout forum-web si le thème de la nymphoplastie est abordée parce que, comme les poils filtrants dans le nez et les cuticules isolants des ongles, le corps humain se fabrique librement ce qui garantit son évolution naturelle dans l’environnement auquel il est soumis ou qui est le sien. C’est une donnée qu’il ne faut pas mépriser. Elle est importante dans la préservation, la protection et la défense de l’intégrité physique corporelle interne et externe.

  2. Artemisia.g says:

    Merci de nous avoir parlé de ce docu! C’est dingue comme les choses change si peu, si peu, décennie après décennie. La technologie évolue certes, mais comme le dit Ovidie, chacunE reste dans son rôle, bien à sa place. ça me rend triste parce qu’à 17-18 ans je suis tombé amoureuse d’un mec qui, comme moi, n’était pas du tout excité par les scripts sexuels hétéros répétitifs et stéréotypés. POURTANT cela nous a pris AU MOINS deux mois avant d’abandonner un type de sexualité qui ne nous plaisait ni à l’un ni à l’autre. Et quand enfin nous nous sommes aperçu qu’en fait pendant tout ce temps c’était, en gros, la société hétéropatriarcale qui avait pris place dans notre pieu et guidé nos gestes, ça a été une épiphanie à la fois angoissante (le pouvoir de cette putain d’idéologie) et absolument libératrice. Après on a abandonné tout ça et le sexe est devenu génial. De mon côté, je me suis promis que plus jamais je ne céderai à ces injonctions. On pourrait croire que c’est moins difficile avec les meufs… et pourtant… je suis souvent surprise de l’impact du jugement social même chez les gouines. C’est ça qui me tue dans ce reportage, la force sans cesse renouvelée de LA NORME. C’est tellement flippant. Comme un serpent à mille tête, et même quand tu parviens à en trancher une, elle repousse de plus belle…

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