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Happy fucking father’s day

Cela a fini par arriver. Il aura fallu attendre ses 3 ans et demi pour que mon petit blondinet de fiston s’exprime sur le sujet. Je savais depuis toujours que ce moment allait arriver un jour. Son autre maman trouvait d’ailleurs cela étrange, voire inquiétant, que ce ne soit jamais venu sur le tapis jusqu’à présent. Vu que nous avions toujours été transparentes sur le sujet, moi je trouvais qu’au contraire, cela signifiait juste qu’il n’avait pas d’inquiétudes ou d’interrogations à exprimer.

Et puis mercredi matin, à l’école, j’étais là, agenouillée, en train de lui dire au revoir, lorsque qu’un petit garçon s’est approché de nous et m’a dit dans un grand sourire que bientôt, c’était « la fête des papas ».

Je le savais, bien évidemment. Surtout que quelques minutes avant, la maîtresse m’avait expliqué qu’ils avaient fini de fabriquer leurs cadeaux et que, comme nous l’avions convenu entre nous, les cadeaux de mes enfants étaient adressés à leurs grands-pères. Je ne sais toujours pas si c’est la meilleure solution, mais cela a été notre choix pour cette année, pour cette première fois où ils étaient confrontés au fameux « cadeau de la fête des pères ». Car ils n’allaient pas « ne rien faire » pendant que leurs petits camarades s’activaient ni nous offrir les fameux cadeaux à nous, car nous ne sommes pas leurs « papas ». Leur enseignante avait d’ailleurs été très à l’écoute. J’avais, d’ailleurs, apprécié qu’elle prenne le temps de nous poser des questions sur le sujet afin de savoir comment nous voulions aborder cette « fête des pères ». Bien évidemment, ce serait plus simple si une fête des parents existait. Dans certaines écoles, c’est d’ailleurs ce qu’il se passe. Il arrive même que certains enseignants prennent le parti de ne rien fêter du tout, au vu de situations trop différentes (parent absent, parent décédé, enfant élevé par les grands-parents, etc). Mais j’ai appris qu’on ne pouvait pas tout révolutionner comme cela, en un claquement de doigts, et encore moins le fonctionnement de l’Education nationale.

Bref, j’ai souri au petit garçon et lui ai dit qu’il avait raison, que c’était bien la fête des papas. Et là, mon petit blondinet m’a regardé et j’ai eu l’impression que le temps se figeait brusquement. Je savais que voilà, le fameux moment était arrivé. Il m’a donc dit « Moi, je n’ai pas de papa ! » Et pendant une micro seconde qui m’a paru une éternité, j’ai essayé de savoir quels sentiments se mêlaient dans son regard, dans l’intonation de sa voix. Etait-il triste ? Etait-ce un reproche ? Est-ce que Christine Boutin allait surgir soudainement dans la classe avec un crucifix dans la main en m’assénant que j’avais traumatisé mes enfants en les privant de père et que j’irais en enfer ?

Je n’ai pas réfléchi à ma réponse. C’est d’ailleurs un comble, sachant que cette question était attendue depuis des années. Parfois, j’aimerais avoir des réponses toutes faites et impeccablement argumentées qui sortiraient naturellement de ma bouche et seraient juste parfaites et appropriées – ça marcherait pour n’importe quelle situation, face à des gens bornés qui n’ont pas les mêmes opinions politiques ou encore à 4 heures du mat’, sur le dancefloor de la Wet, pour trouver un truc intelligent et original à dire à la bombasse qui te fait du eye contact depuis un moment.

Je n’ai pas réfléchi et j’ai dit la vérité, naturellement, en souriant :

« Oui, c’est vrai. Tu n’as pas de papa parce que tu as…

- Deux mamans ! » s’est-il écrié en souriant.

Nouveau léger moment de flottement dans ma tête. Devais-je argumenter ? Devais-je lui raconter à nouveau « son » histoire, celle de sa famille, de pourquoi et comment nous avions décidé d’avoir des enfants, de sa venue au monde et du fait qu’il ait deux parents de même sexe ? Devais-je le rassurer en lui rappelant que toutes les familles étaient différentes, que tel ou tel petit copain avait lui aussi deux mamans, ou lui deux papas, ou lui qu’une seule maman, ou lui deux mamans et un papa ? Devais-je lui envoyer des flots d’amour là maintenant pour lui rappeler que c’était la base dans toute relation filiale et que cela outrepassait nos différences ?

Eh bien, je n’en ai pas eu besoin. Car à peine a-t-il eu fini sa phrase que mon blondinet a tourné la tête, a vu de nouveaux copains qui arrivaient dans la classe et s’est écrié qu’il allait jouer en riant.

Voilà, il est parti jouer en riant. C’est la seule chose que je retiens. Parce que non, il n’y avait pas de tribune sociologique à écrire sur le sujet. Il n’avait pas d’émotions complexes à déceler dans sa réflexion. C’était juste une constatation. Une simple constatation d’un enfant de 3 ans et demi. D’ailleurs, sa soeur du même âge a déjà souvent proclamé à l’inverse « Moi, j’ai deux mamans ! ». Parfois, j’y décelais presque un brin de fierté ou de provocation, mais en réalité, je pense que c’est « juste » une constatation. Et l’important, c’est qu’ils s’expriment sur ce sujet-là, comme sur un autre. Pour montrer à leurs petits camarades qu’ils sont des enfants comme les autres et que la différence de nos familles ne fait qu’enrichir la société.

J’ai tendance à culpabiliser pour beaucoup de choses. Mais je ne culpabiliserai jamais pour cette putain de fête des pères. L’essentiel, c’est de les aimer d’un amour inconditionnel. Cette phrase peut paraître niaise, mais à la base, loin des mots comme PMA, GPA, Thalys, Frigide Barjot, le pape, adoption plénière, donneur anonyme, co-parentalité et compagnie, c’est juste une histoire d’amour entre un parent et un enfant.

Oh, on me dit dans l’oreillette que de toute façon, après l’étape « oui, nous sommes des jumeaux », « oui, nous avons deux mamans », mes blondinets racontent à toute l’école et sans complexe que maintenant, ils ont « deux maisons ». Le « divorce pour tous », on en parle une autre fois, hein…

 

 

 

Marion

Marion aime les mots sexy et/ou complexes, construire (sous la torture) des responsive sites et frimer en tweetant des citations de Rainer Maria Rilke tout en regardant The Walking Dead. Twitter : @RainbowGirl007

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One Comment

  1. Hisis Lagonelle says:

    Super article et super message.
    Dans l’école de mes enfants, ils ne font plus la différence entre fête des mères et fêtes des pères, mais font un petit lot de cadeaux pour “la fête des parents”, qu’ils situent de manière aléatoire sur le calendrier.
    Je trouve la démarche intéressante. Quoique relou en cas de divorce (notre cas).

    Et je suis bien d’accord: ne jamais culpabiliser, en ce qui concerne les enfants. L’amour vrai sauve tout.

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