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Chronique d’une prof infiltrée #7 : Où sont les femmes ? Les peurs des programmes de l’E.N.

L’éducation nationale soumet les profs à des programmes. Je ne m’étendrai pas avec cynisme sur l’utilité de ces programmes. Je commencerai plutôt par dire qu’en lettres, nous avons la « chance » de pouvoir choisir les œuvres que nous faisons étudier à nos élèves pour servir ce fameux programme. Pour autant, ce choix est-il vraiment open-bar ? Nullement… Il est même foncièrement sexiste.

Prenons l’exemple concret d’un manuel de littérature, aux éditions Nathan, qui se gargarise, en couverture, de brasser 240 textes et 19 séquences. Dans ce manuel, à l’index des auteurs, nous comptons 11 femmes, contre 133 hommes. Ce n’est pas le fait de cette édition, car je peux faire le même constat chez Bordas ou Hatier. Il n’est donc pas question de jeter la pierre aux maisons d’édition mais bien d’interroger ce qui pousse les programmes à faire l’impasse sur tant de valeurs ajoutées féminines dans la littérature française.

En vérité, je doute qu’il y ait quoique ce soit à comprendre : sur les onze femmes, dix sont du 20e siècle. Seule Marguerite de Navarre illustre la littérature du…16e siècle ! Entre le 16e et le 20e, il n’y a donc eu que des hommes écrivains ? Voilà ce qu’un élève de lycée peut comprendre et considérer, sans reprise de son professeur. C’est un non-sens et un oubli affligeant. Quand on sait que la majorité des profs bâtissent leurs quatre séquences avec l’appui de leurs manuels, on imagine aisément que la femme écrivain est bien délaissée, au profit des hommes.

C’est injuste, car la femme écrivain n’a jamais démérité. Talentueuse, sensible, elle a apporté des pierres non-négligeables à l’édifice de la littérature française, toujours dans l’adversité et la pression patriarcale ancestrale. Polémiques, elles l’ont été, et c’est sûrement pour cela qu’elles sont évincées des programmes aujourd’hui, où l’on préfère servir aux élèves des auteurs lisses et sans grandes possibilités de questionnements. Vous vous rendez compte si les élèves se mettaient à réfléchir pour de vrai ? Le carnage ! Non, il faut les endormir avec de gentils auteurs scolaires. Siècle après siècle.

Ainsi, les élèves apprennent le 17e siècle en lisant Molière et non Madame de Lafayette. Cette auteure a bien trop parlé de la condition féminine, de sa soumission insupportable aux pères/frères/maris et de son désir rebelle d’affranchissement. Molière c’est mieux. On omettra simplement de dire qu’il avait un nombre indéfini d’enfants et qu’il a fini par épouser sa propre fille, Armande Béjart.

Aussi, pour le 18e siècle, le champion de l’étude littéraire, c’est Voltaire. Lu, relu… en tant que prof, on finit par mieux connaître les commentaires de textes que les textes eux-mêmes. Mais, Voltaire sans Madame du Chatelet ? Du vent… Même si wikipédia écrit que c’est Voltaire qui a eu de l’influence sur elle, c’est plutôt l’inverse qui ressort quand on lit la correspondance issue de leur relation qui dura quinze ans.

Encore, pour faire connaître le 19e siècle aux élèves, les choix sont multiples. Dans ce siècle foisonnant et où la dépendance financière des écrivains était encore un handicap, les profs préfèrent Balzac et Zola à Georges Sand ou Madame de Staël. Trop polémiques ? Trop sulfureuses ? Cela n’aurait rien d’étonnant : même Madame Bovary, l’héroïne de Flaubert, a été condamnée pour outrage aux bonnes mœurs en 1857. Une femme qui lit et qui veut être libre ? Où va le monde ?

Enfin, pour le programme du 20e siècle, les auteures réapparaissent dans les manuels. Mais force est de constater que les autorités pédagogiques ne préconisent que des auteures indispensables. Parler du Nouveau Roman sans parler de Duras ou de Sarraute, c’est impossible. Parler du roman philosophique sans parler de Beauvoir, c’est creux. Mais au-delà de ça, les manuels n’explorent pas en dehors des sentiers battus. Preuve en est qu’en lisant les biographies consacrées à ces auteures, je remarque qu’elles sont définies de manière superficielle. Rien de ce qui caractérise leurs processus romanesques n’est évoqué : alcoolisme, liberté sexuelle… on évite ce qui peut paraître inutile et qui, pourtant, est essentiel dans la compréhension d’une auteure. En surface, toujours rester en surface… Ne pas trop faire réagir, ni trop réfléchir…

Je m’interroge cependant sur la suite, la littérature d’aujourd’hui qui constituera les programmes scolaires de demain. De nos jours, la littérature française est jalonnée d’excellentes auteures. Une écriture de qualité, des sujets qui n’ont pas peur de fâcher, des personnalités franches, libres, insoumises et parfois lesbiennes. Si aujourd’hui des femmes réussissent ostensiblement dans la littérature, si nous lisons Virginie Despentes, Marie Darrieussecq, Delphine de Malherbe, Nina Bouraoui, Emmanuelle Bayamack-Tam (*) avec intérêt, passion, fascination, poing levé, sourcils froncés, qu’en sera-t-il des programmes de demain, et de cette peur qu’ont les pédagogues d’ouvrir les élèves à des problématiques complexes, polémiques, mais d’utilités morales et éthiques indiscutables ? Qu’en sera-t-il, précisément, des problématiques féministes encore au cœur de ces ouvrages, et toujours effacées des choix analytiques dans les programmes des siècles antérieurs ? J’aimerais croire en un changement lucide, mais mon expérience à contre-courant perpétuel et mon constat du nivellement par le bas auquel j’ai résisté, m’en empêchent.

Fol espoir, donc. Sauf si quelques profs récalcitrants de mon espèce continuent d’exercer en électrons libres, qu’ils soient hommes ou femmes, profs de lettres ou de philo (car le constat sexiste est identique en philo), sans rien à prouver, au nom de la liberté et de la légitimité de penser, envers et contre tous ces programmes étriqués, sexistes, lacunaires, en un mot : peureux.

 

(*) Cette liste d’auteures est non-exhaustive mais met en évidence des ouvrages actuels et pérennes qui ont attiré mon attention et que j’ai donné à lire à certain.e.s de mes élèves, respectivement « King Kong Théorie », « Clèves », « La Femme interdite », « La vie heureuse », « Si tout n’a pas péri avec mon innocence ».

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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6 Comments

  1. Léa says:

    Cette chronique est toujours intéressante et vraie car en effet passant le bac de français cette année je ne compte aucune auteure partis mes textes étudiés, ce qui est dommage et un peu dévalorisant. J’ai donc lu Virginie Despentes et Emmanuelle Bayamack-Tam par moi même. Merci pour l’article :)

  2. Emma says:

    Merci pour cet article ! Élève en classe de 1ère L, j’ai fait un constat affligeant en révisant pour le bac : sur toute l’année et une cinquantaine de textes étudiés au total, 1 seul écrit par une femme… Effrayant !

  3. Elsa says:

    Nous sommes sauvé(e)s:

    Yourcenar et Margot de Chéreau cette année à l’agrégation.
    Sans parler d’un sujet sur la comédie et l’héroïsme féminin.

    A croire que les femmes finissent tout de même par s’imposer…

  4. Antigone says:

    « L’école fabrique des travailleurs adaptables et non des esprits critiques », Franck Lepage.

    http://www.revue-ballast.fr/franck-lepage/

  5. Mary says:

    Bonjour, je pense que les programmes sont certes un peu machos, mais il ne faut pas oublier que par le passé le sexisme de la société française (et de bien d’autres) a empêcher les femmes de s’instruire, d’apprendre à lire et écrire, pour réduire leurs occupations à en gros être belle et faire des enfants. Donc il est ( statistiquement ) normal, qu’ayant reçu une instruction moindre que les hommes, les femmes écrivaines et philosophes… soit moins nombreuses. Et l’émancipation féminine, l’établissement d’une égalité des droits, explique ainsi que plus de femmes se distinguent de nos jours.

  6. C’est tout à fait ce que je pense des programmes scolaires ! Mais pire, quand on essaie d’élaborer un corpus correctement mixte, il y a toujours un père ou une mère de bonne famille qui viendra s’inquiéter pour le fiston que peut-être “il y a un peu trop de femmes dans le programme”… C’est ce qui m’a fait prendre la décision, il y a quelques années maintenant, d’exclure les auteurs hommes de mes lectures de romans contemporains, et il y a quelques mois, d’ouvrir un blog de promotion des autrices contemporaines http://femmesdelettres.wordpress.com/

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