TamaraLichtenstein15

Moi, Marie B., 25 ans, lipstick et lesbienne.

J’ai les cheveux longs. Je ne sors que rarement sans boucles aux oreilles et rouge aux lèvres. Je n’ai pas porté de pantalon depuis plusieurs années. Je suis ce qu’on pourrait appeler une lesbienne féminine, parfois appelée fem ou lipstick. Invisible aux yeux de la société comme à ceux des autres lesbiennes pour reprendre le titre du premier spectacle d’OcéaneRoseMarie, ma vie en est sûrement plus facile. Je n’ai jamais été traitée de «sale lesbienne» dans la rue, je n’ai jamais été discriminée sur mon apparence. Ma vie est également parfois plus compliquée : se justifier à chaque fois, expliquer que toutes les lesbiennes n’ont pas les cheveux courts, pouvoir rayer de la carte la possibilité d’être draguée par une fille en soirée. Si je suis là, c’est forcément pour accompagner ma meilleure amie lesbienne. Impossible d’imaginer que non, je suis bien ici, moi aussi, pour regarder les filles.

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu aucun doute sur le fait que j’aimais les filles. Bien sûr, il m’a fallu du temps pour poser un terme sur cette attirance. Mais l’évidence a toujours été présente et je n’ai jamais dévié de ma certitude. Mon goût pour ce qu’on pourrait qualifier de «trucs de filles» est lui aussi d’une constance presque ennuyante. Déguisement de Blanche-Neige pendant les Noëls familiaux, vernis à l’eau, bijoux en toc, collection maladive d’échantillon de parfums Sephora, j’ai été une petite fille féminine dans toute sa splendeur.

Pendant mon adolescence, je n’ai jamais vraiment pensé à ce que je pouvais dégager physiquement de moi. C’est en faisant partie d’un jury adolescent dans le festival de cinéma Films de Femmes à Créteil que j’ai réalisé que je ne ressemblais pas aux femmes qui étaient spectatrices. J’avais quinze ans et c’était la première fois que je voyais des lesbiennes dans la «vraie vie», en tout cas celles qui s’assument et tiennent la main en public de leur compagne. Moi qui commençais à porter des talons et à me maquiller les yeux, je voyais bien que je ne correspondais pas à ce que je voyais autour de moi, des femmes aux cheveux courts, au style vestimentaire très simple, qu’on aurait pu parfois confondre de bonne foi avec des hommes. Je me rappelle de l’étonnement de ma toute première copine venue me chercher un soir après une projection. Nous avions sûrement besoin de pouvoir nous projeter dans le monde des lesbiennes adultes et celui que nous avions sous les yeux était bien différent de celui que nous imaginions. Nous, nous avions envie d’y trouver des femmes élégantes aux cheveux longs. Et nous avions autour de nous des petites brunes aux cheveux très courts plus Amélie Mauresmo que Portia de Rossi.

Quand j’ai commencé à sortir dans les soirées lesbiennes à dix-huit ans, ce ne sont pas des filles foncièrement masculines que j’y ai trouvé mais plutôt des filles androgynes. Cela m’énervait, je m’en rappelle. Moi qui n’ai jamais aimé l’eau tiède et les entre-deux, je ne comprenais pas ce positionnement. C’est également à ce moment-là que j’ai entendu les premières réflexions s’étonnant de mon allure : «Ah mais en fait, t’aimes les filles toi? Mais comme un passe-temps non ? Ton mec t’attend à la maison, c’est ça ?». Cette sorte de soupçon permanent d’être une «fausse» lesbienne est souvent fatiguant. Il faudra d’abord m’expliquer ce qu’est une «vraie» lesbienne. Et puis il pourrait également être utile de concevoir que je n’ai jamais eu envie de me résumer à ma seule identité sexuelle. J’accorde sûrement trop d’importance au regard des autres pour souhaiter que l’on ne voit en moi qu’une fille qui aime les filles. Au risque d’en faire hurler certaines, j’ai toujours pensé qu’une allure qui imposerait clairement ma sexualité risquait de faire passer au second plan tout ce qui constitue ma personne et qui est très loin de ne résumer qu’à celles que j’aime. Au risque de passer pour une décérébrée, affidée au système patriarcal, j’ai donc décidé de garder mes talons et mes robes parce que, de même que certaines se sentent bien en jeans et en Doc Martens, c’est de cette façon que je me sens le plus à l’aise.

Parlons également du regard des hétéros. Passée la première surprise, il y a ces questions que l’on pose à toutes les lesbiennes : «et c’est comment avec une fille ?», «ah mais qui fait l’homme ?». J’ai cependant malgré tout tendance à croire que les remarques sur le style vestimentaire girly, supposé incompatible avec ce qui se passe dans mon lit et le «gâchis» que cela représente, sont particulièrement développées dans les oreilles des lesbiennes féminines. Je suis féminine et pourtant je ne suis pas accessible aux hommes. Peut-être est-ce là le problème. Après des années de recherche, j’en suis venue à la conclusion que me retirer sciemment du marché des relations hétérosexuelles était difficile à concevoir pour ceux qui en étaient les chaînons essentiels.

Je suis parfois fatiguée de me justifier. Souvent regardée comme un objet de curiosité par les lesbiennes, souvent questionnée par les hétérosexuels, j’ai craqué. J’ai fini par acheter un jean.

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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19 Comments

  1. lola85 says:

    Un seul mot : MERCI ! Très bon article, je m’y retrouve tout à fait

  2. A.F. says:

    Ça fait plaisir de lire ce type de témoignage !
    Je rajouterais quand même que nombre de lesbiennes féminines sont victimes de violence dans la rue (ou autre).
    (Référence à : “ma vie en est sûrement plus facile. Je n’ai jamais été traitée de «sale lesbienne» dans la rue, je n’ai jamais été discriminée sur mon apparence.”)
    Et dans le milieu lesbien et militant… (parce que ce que tu décris ce sont déjà des violences).

  3. Antigone says:

    Courage Marie, ça va aller ^^

  4. Zaza Ewds says:

    Han! Merci…

  5. Kdshs says:

    Très bien écrit. Pour ma part le fabuleux univers des lesbiennes est, et je le crains restera, une terre de mystères je n’ose donc imaginer la sensation d’être invisible dans un monde déjà si souvent oublié .. Des bises à vous

  6. leab says:

    Il m’arrive exactement la même chose ou du moins quelque chose de très similaire! ……

  7. Emilie avd says:

    Un article qui résume très bien ma vie et qui devrait être visible de tous pour changer les mentalités !!

  8. JJ says:

    Même si je ne suis pas 100% lipstick (plutôt androgyne car boxeuse donc avec un physique musclé tantôt féminine avec de jolie robes et les chaussure qui vont avec) je sais ce que sait d’être différentes au milieux de sosie de Shane dans L Word ou de butch au look de Josiane Balasko dans Gazon Maudit et de se sentir comme une tache sur un chemisier blanc avec toutes les questions du genre “est-ce que tu es une bi curieuse?”Même dans notre petit monde nous somme classifiées et jugé comme chez les hétéros qui eux aussi questionne à tous vas et vraiment ne croient pas que l’on soit de vrai lesbiennes en pensant que l’on fait cela pour alimenter leurs fantasmes…

  9. PousseMoussue says:

    “Je suis féminine et pourtant je ne suis pas accessible aux hommes. Peut-être est-ce là le problème.”

    Mais tellement.
    Moi j’ai jamais eu trop de problème avec les filles (au niveau de me faire draguer, tout ça)(après je suis pas 100% lipstick niveau caractère mais j’en ai le physique et souvent le style vestimentaire p’têtre que ça joue) mais avec les mecs (cis)hétéros c’est juste horrible.
    Genre t’es féminine c’est forcément pour appâter le mââââle. –’

  10. Mathilde says:

    C’est pareil pour moi, et j’adore les jupes. D’un côté, cette invisibilité m’arrange, car je n’aimerais pas que l’on déduise mon orientation sexuelle, qui ne regarde que moi, à la manière dont je m’habille.

  11. LaLouve says:

    Attention, Fem et Lipstick ce n’est absolument pas la même chose. Oui, elles partagent l’expression de genre féminin. Wendy Delorme a pas mal écrit la-dessus en français, sinon google help you. Etre Fem est politique, c’est une identité de genre, performative, militante et consciente, ayant une histoire riche et complexe. Lipstick est un terme apparu dans les années 90 à l’époque du “lesbian chic” commercial, et peut plus s’appliquer aux personnes n’ayant pas nécessairement réfléchi à la féminité en tant que construction, à la féminité comme arme et subversion des normes patriarcales. Vous ne pourriez pas plus vexer une Fem qu’en la traitant de Lipstick…

  12. Rachel says:

    J’ai l’impression d’avoir écrit l’article…merci, ça fait plaisir de savoir que nous sommes plus de “lesbiennes invisibles” que ce que l’on pourrait croire. La drague incessantes des mecs, les réflexions à deux balles (“c’est du gâchis”; “ça se passe comment ?”..etc) et la sensation d’être une extra-terrestre quand tu débarques dans une soirée lesbienne en talons , jean moulant et créole vissé aux oreilles..la tu sais que t’as a peu près autant de chances de te faire draguer que la France à de gagner l’eurovision ( c’est pour dire!). De plus, les réflexions lourdes des androgynes ou butch qui te regarde d’un air méprisant parce que tu n’es pas dans le même moule vestimentaire qu’elles me gonflent profondément..sans parler de l’amabilité et de la joie de vivre légendaire des soirées lesbiennes (sic),du moins sur Paris.J’ai toujours trouvé ça dingue (pour ne pas dire totalement conne et chiante) cette attitude qui consiste à faire la gueule ou à se la jouer mystérieuse dans son coin alors que t’es censée t’amuser et pouvoir te lâcher sans pression ! (contrairement aux soirées hétéros ou tu sais que systématiquement y’en a un qui va venir te saouler pendant une bonne vingtaine de minutes…bon après généralement je l’envoie voir ailleurs si j’y suis, ma patience à ses limites). J’ai jamais vu ça dans le milieu gay..je préfère d’ailleurs sortir avec des potes gay au moins je sais qu’on va s’éclater, danser sur du Britney, rire aux éclats en chantant Tata yoyo (oui la programmation du Tango est assez magique je trouve:)..c’est mon côté pd, dont je suis fière, et je le préfère de loin par rapport à cette “Shane attitude” qui prévaut dans le milieu lesbien.Il y en a pas mal qui n’ont pas vraiment compris le concept queer à mon goût. Encore merci pour l’article, ça fait du bien de lire ça..et de se sentir un peu moins seule ( A ce propos faudrait qu’on prenne un café ensemble..;)

  13. Vaalouch says:

    C’est le premier article que je lis où je me reconnais dedans en tant que lesbienne féminine, car oui nous existons aussi parmi les plus masculines d’entre nous, qui, bien souvent font l’unanimité. Cela me fait plaisir d’être visible par le biais de cet article !

  14. Nad says:

    T’as bien fait pour le jean! Ça doit faire du bien! :)

  15. Margaux N. says:

    J’aime beaucoup ton article, je me reconnais en te lisant. À 21 ans, j’ai toujours du mal avec ça. C’est surtout avec le monde hétérosexuel que je me sens pas à ma place, je dois sans cesse me justifier “Ah pourtant tu ressembles pas à une lesbienne!”, Mmmh qu’est-ce qu’une lesbienne? Y’a t-il une définition? Comme y’a t-il une définition pour les hétérosexuels? Non. Être homo n’est pas un style ni un choix. C’est une histoire de goût. Margaux.

  16. Bbcelly says:

    Ça fait plaisir de lire ce témoignage. Car malheureusement j’en entends tout les jours car j’ai des formes bien feminine. Alors dans le milieu hetero en dehors des classiques “c’est du gachis? Comment vous faites” j’ai eu droit a “avec des formes pareilles dieu t’a créer pour être avec un homme”
    Et dans la communauté ben pourtant je ne suis ni liptisk ni fem ni butch je varie les genres selon mon humeur mais ayant des formes et pas de cheveux court bien qu attacher j’ai droit a “tu ne fais pas lesbienne, ou encore on dirais betty de the lword, tu devrais te couper les cheveux, ton debardeur a une coupe feminine…” autant vous dire que niveau drague c’est 0. Sans compter que je suis noire et que ben c’est pas facil dans le milieu.

  17. Eve says:

    Alors la je dis oui!! Ton article rassemble vraiment beaucoup de choses. On es plusieurs dans ce cas-là… Pour ma part les gens ne s’en remettent pas quand je l’annonce… Bah vouiii j’aime les femmes, j’aime la féminité, les femmes qui font attention à elle. C’est tout l’intérêt ! Et si on faisait un groupe de lesbienne féminine ?! Toutes ensemble ce serait canon ! Belle et lesbienne

  18. Esther-Gabrielle says:

    Je suis très contente d’être tombée sur cet article, je m’y retrouve entièrement. Après je suis bi mais je regarde bien plus les femmes que les hommes; j’ai une préférence pour les femmes, et j’aime justement celles qui sont féminines. C’est triste et quelque part dommage de ne trouver majoritairement que des femmes androgynes aux cheveux courts lorsque je recherche des filles en soirée. (après tu peux avoir les cheveux courts et être féminine..mais passer sa main dans des cheveux longs et soyeux est aussi très agréable). Je me fais souvent aborder dans la rue et c’est vraiment chiant.. je préférerai qu’une belle fille vienne me voir plutôt que tous ces hommes relou. En tout cas ça m’a énormément fait plaisir de lire cet article et vos commentaires à toutes, dire qu’on existe aussi quoi. Haha ! je suis d’accord avec Eve ! Faisons un groupe x) en plus “Belle et Lesbienne” sonne très bien :) Encore merci pour cette publication. <3

    Esther-Gabrielle*

  19. Lovely_and_sweet says:

    Très bon article, super bien écrit. Bravo. :)

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