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Chronique d’une prof infiltrée #6 : “Laisse-toi faire, Simone…”

On dit souvent que le professeur est plus éducateur qu’enseignant ; mais on peut ajouter aussi psychologue, médiateur et confesseur, entre autres. Combien de fois n’ai-je pas évité des disputes ou des bagarres ? Combien de fois n’ai-je pas consolé des chagrins « j’ai eu une sale note… ma copine m’a quitté… mes parents divorcent… » ? Ma grande spécialité reste quand même la proximité avec mes élèves filles, qui osent, au nom de cette proximité, me poser des questions sur la pilule ou autre souci existentiel exclusivement féminin.

Une fois, une élève s’est mise à pleurer à la fin de mon cours. Je m’approche pour discuter et elle me dit – après plusieurs hésitations : « madame, mon copain il m’a dit de faire [place ici la pratique sexuelle de ton choix] et j’ai dû lui faire ». Comment ça « tu as dû… ? En avais-tu envie ? » Et comme elle fait non de la tête, je comprends qu’il est temps de parler du consentement.

Le consentement, chez la jeune fille de seize ans qui démarre une vie sexuelle, c’est : « si mon copain demande, c’est que ça doit être bien/nécessaire. » Bref, c’est pas ça… Je lui dis que la question à toujours se poser, c’est « en ai-je vraiment envie ? » Ses envies, il n’y a qu’elle qui peut les connaître. Ce ne sont pas son mec ou ses meilleures copines qui peuvent le savoir à sa place. Le désir et le plaisir sont personnels. Retiens bien ça, petite sœur.

Le consentement, chez la jeune fille qui démarre sa vie amoureuse, c’est aussi « il faut que je me force un peu pour faire plaisir à mon copain ». Sauf que non, non et non. Ton amoureux, s’il l’est vraiment, il ne t’imposera jamais rien. S’il fixe sur des pratiques qui ne te conviennent pas, il faut trouver un terrain d’entente autre, ou se séparer. « Mais si je tiens à lui ? » Peut-on vraiment tenir à quelqu’un qui n’est pas disposé à respecter tes choix et tes goûts sexuels ? Force est de constater que la sexualité offre une palette vaste de plaisirs divers. Aussi, aucune obligation ne tient la route. Il n’y a que des alternatives. Considère ça, petite sœur.

Le consentement, chez la jeune fille soucieuse de sa place dans son groupe d’amies, amies de près ou de loin, c’est aussi « ma copine R. le fait/sait le faire/aime le faire, il faudrait peut-être que je me force un peu. » Mais c’est hors de question ! La sexualité n’est pas une compétition, ni un baromètre à popularité. Ta sexualité t’appartient, comme celle de R. lui appartient. Elle a le droit d’en parler, de l’étaler, comme tu as le droit de la faire discrète. Et inversement. Il n’y a pas UNE sexualité mais des sexualités, au même titre qu’il n’y a pas UNE femme mais des femmes, et que ce sont toutes ces individualités de femmes qui font la force de la féminité. C’est pas moi qui le dis, c’est Simone de Beauvoir. Tu liras Le Deuxième Sexe, d’accord petite sœur ?

Le consentement, chez la jeune fille qui manque de confiance en elle et en ses appuis légitimes, c’est enfin « mais si je fais pas/sais pas/veux pas faire ça, mon copain va se mettre en colère. » Sérieux ? Je lui cite encore Simone de Beauvoir et lui conseille d’écrire cette citation sur tous les murs de sa chambre : « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. » Si ton copain devient méchant après un refus, le problème ne vient pas de toi, mais de ce qu’il a –ou n’a pas – sous la ceinture. Alors ? Passe ton chemin. Tu es trop jeune pour jouer la maman, l’infirmière ou la psy, bref, le souffre-douleur. Dans la sexualité, il ne doit pas y avoir de rapport de force. Aucun. Jamais. Pas évident entre un homme et une femme, j’en conviens, car nous ne sommes pas faits pareil, mais il ne faut jamais sombrer dans l’oubli de soi. Il faut être vigilante, petite sœur.

Car l’inverse du consentement, c’est quoi ? Le non-consentement. Et le non-consentement, c’est quoi ? C’est le viol. Le viol ne doit plus être banalisé. A partir du moment où tu dis non et que ton copain fait quand même, c’est du viol. C’est pas plus compliqué que ça. Le viol, c’est puni par la loi. La vraie loi. Pas la loi du silence. Car le problème réside bien dans la non-verbalisation : « mais madame, si je pense non et que je ne le dis pas ? » Mais dis-le ! DIS-LE ! Qui ne dit mot ne consent pas nécessairement, alors dis-le. Tu lui dis bien que tu l’aimes et que c’est le plus beau ? Alors dis-lui que tu ne veux pas [place ici la pratique sexuelle de ton choix]. C’est ta liberté. Ton corps. Ça fait des décennies (seulement !) que la soumission des femmes est passée de mode.

Ma petite élève ne pleure presque plus. Elle renifle juste un peu en disant qu’elle a honte maintenant… que je sache qu’elle ait fait ça. « Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir », CQFD. Je joue l’ironie : n’aie pas honte, je fais bien pire. On rit franchement. La fin de la récré sonne. Elle ne pleure plus du tout. Simone, au fer rouge, partout, tout le temps : « on ne nait pas femme, on le devient » et je pense que, sur ce chemin, ma petite élève a passé un check-point.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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6 Comments

  1. Glyciniris says:

    Encore un article écrit de main d’artiste. un sujet fort et omniprésent. une si belle plume

  2. timide says:

    Mouwai.

  3. GF says:

    Amen.

  4. Marguerite qui n'aime pas les frites says:

    Simone, tu gères grave en grande soeur ;)

  5. simon says:

    Un article magnifique, magnifique magnifique magnifique !
    Un sujet fort, dont ont ne parle pas encore suffisamment,
    un article qui donne envie de lire re-lire et re-re-re-re-relire simone de beauvoir

  6. Antigone says:

    Simone, la prof de philo qui couchait avec ses élèves… :/

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