dans la maison4

Chronique d’une prof infiltrée #5 : Manif pour tous : Sois sage et tais-toi.

Loin de moi l’idée de faire ressurgir les dossiers poussiéreux, mais fin 2012, dans mon lycée, j’ai vécu le trouble de la manif pour tous, en immersion, en apnée, entourée d’élèves actifs et sympathisants. Tandis que des cars venaient chercher nos jeunes et leurs parents, tandis que je les voyais revenir avec leurs sweat-shirt et leurs bracelets roses et bleus, j’ai refusé de rester les bras croisés et j’ai sorti mes boucliers favoris : la parole et l’écoute active, ainsi que la littérature.

Presque tous m’ont demandé au moins une fois « Mais madame, vous êtes pour ou vous êtes contre ? » avec un espoir de réponse d’ores-et-déjà dans la question. Placide : je suis pour les droits humains et contre votre démarche. Pas d’approfondissement possible : il ne s’agissait pas de mettre de l’huile sur le feu avec des jeunes qui ne comprenaient pas la moitié des enjeux de leur engagement et qui faisaient docilement ce que leurs parents leur dictaient, ou qui considéraient cette liesse comme une distraction, comme une rencontre scoute ou une soirée rallye quelconque. Je me sentais en guerre culturelle mais j’ai toujours préféré avoir des adversaires à ma hauteur. Je ne souhaitais pas changer l’avis de mes élèves. Je voulais simplement qu’ils pensent par eux-mêmes, avec une conscience personnelle aiguisée et pertinente.

Dès lors, j’ai consacré quelques débuts de cours à discuter avec eux, de manière bon-enfant… sans jugement, ni dans un sens ni dans l’autre : je ne juge pas votre démarche, ne jugez pas mon opinion. En revanche, j’aimerais bien que votre démarche soit habitée par vos opinions. Et là, ça se complique. Leurs idées sont un brouillon très déconstruit entre ce qu’ils entendent chez eux, ce que les médias colportent, le tout déformé par leurs discussions enflammées aux intercours. Pourtant, les questions sont simples : qu’est-ce-qui vous anime dans ce débat ? Que représentent pour vous les droits accordés aux homosexuels ?

Parmi le brouhaha de réponses, il en est une que j’ai attrapée au vol, tant elle était intéressante : « de toute façon, ce débat ne rime à rien. Des homos, y en a de plus en plus. C’est un phénomène de mode très actuel, être homo. La preuve, avant il y e avait moins, on n’en parlait pas et ils ne demandaient rien. » C’était dit sans méchanceté, mais dans l’indifférence, l’ignorance – oserais-je dire l’innocence ? – les plus totales.

Soit. Ma réaction a été de proposer un débat philosophique et littéraire, pour ne pas laisser s’installer ce type de postulats infondés. J’ai posé une problématique : en quoi l’homosexualité a-t-elle toujours été au centre des mœurs sociales, des réflexions et des revendications, et comment la littérature en a-t-elle été témoin à travers les siècles ?

Les SIECLES ? Oui, les siècles. Nous allons brasser des textes de l’antiquité au XXe siècle. Et je vais vous donner des pistes de réflexions.

On a planifié du travail sur plusieurs semaines. Pour l’Antiquité, j’ai parlé du Banquet de Platon et du discours de Pausanias qui prône l’érotisme céleste, liant les hommes entre eux et donc homosexuel, au détriment de l’érotisme vulgaire qui, lui, est bisexuel. Je leur ai demandé aussi de chercher des mythes qui mettaient en évidence l’homosexualité, et ils sont nombreux à avoir travaillé sur Laïos, le père d’Œdipe, qui a eu une relation avec un homme. Et Sodome et Gomorrhe ? La Bible n’est pas exempte d’évocations de l’homosexualité, notamment dans ce passage où les habitants de Sodome encerclent la maison de Lot pour « faire la connaissance » (mais le mot est ambigu dans la langue originelle) avec deux anges matérialisés dans des corps d’hommes. Ils liront ce passage pour parler de cette ambiguïté polysémique qui donne un sens controversé à cet épisode biblique.

Aussi, je les tourne vers la suite de la chronologie littéraire. Je cherche et trouve des volontaires pour lire des romans entiers, où l’homosexualité d’un personnage parait comme une clé de voute.

Déjà, dans Le père Goriot, Balzac créé le premier personnage romanesque influent et homosexuel : Vautrin, vous ferez son portrait littéraire. Proust reprend aussi le mythe biblique comme titre de roman, Sodome et Gomorrhe, et laisse son narrateur surprendre, dès les premières lignes du texte, les ébats de Charlus avec un autre homme : vous lirez et réagirez à ce passage. Dans Les enfants terribles de Cocteau, Paul est amoureux de Dargelos, un camarade de classe intrépide : vous analyserez les mécanismes de cette passion. Virginia Woolf, dans Orlando, explique les désordres liés aux troubles du genre, et transforme son héros en femme après un miraculeux sommeil d’une semaine : vous observerez le merveilleux de ce changement de sexe, qui se situe au centre de l’œuvre. Et enfin, autant finir en beauté, Thérèse et Isabelle, s’aiment : Violette Leduc a su retranscrire avec un réalisme poignant la violence d’une passion érotique et sentimentale lesbienne : vous ferez le voyage avec elles.

Tous mes élèves avaient au moins un texte à lire et à commenter. La date du débat/exposé était fixée, trois semaines plus tard. Nous avions même décidé de rédiger un compte-rendu, qui pourrait être photocopié et distribué dans l’établissement. La liesse était désormais dans ce projet d’envergure et j’ai remarqué un réel apaisement dans mes classes. Ils avaient enfin l’opportunité d’éclairer ce sujet autrement qu’en écoutant parler les adultes autour d’eux, de se forger leur opinion, tout en se réservant le droit inaliénable d’aller malgré tout manifester, en connaissance de cause.

Le projet a rapidement fait le tour de l’établissement. Mon directeur – homme à la pensée individuelle ouverte et diplomate – a salué l’initiative. Mais ce fut sans compter sur la polémique entre Eric de Labarre, secrétaire général de l’enseignement catholique, qui a appelé ses confrères à résister, au sein des lycées, et par tous les moyens, à ce projet de loi. Aussitôt, le ministre de l’éducation Vincent Peillon a pointé du doigt l’éventuelle montée d’homophobie dans les établissements privés confessionnels cathos, écrivant que « le caractère propre de ces établissements ne saurait leur permettre de déroger au strict respect de tous les individus et de leurs convictions. » Je validais, évidemment, cette réponse ministérielle qui limitait l’incandescence d’une haine dangereuse. Néanmoins, j’ai été gentiment remerciée de mon projet, mais tout aussi gentiment priée de ne pas le mettre en œuvre, sous peine de contrevenir aux ordres ministériels. WTF ?

Mais je ne parle pas du projet de loi, je parle de l’homosexualité dans la littérature ! Censure.

Mais le but n’est pas de lever un poing rageur et homophobe, mais de combattre la haine et d’ouvrir les consciences ! Censure.

Mais, et notre job de prof, alors ? Ne se prononce pas.

Puis-je faire appel de ce rejet de projet pédagogique ? Néant.

Du coup, les élèves ont quand même lu les textes. Et au lieu de parler du fléau de l’homophobie auquel ils adhéraient en allant manifester, nous avons eu une belle occasion de parler de la liberté d’expression : ce que j’exprime peut heurter autrui. La censure peut être violente. Est-elle juste ? Est-elle injuste ? Mon opinion, celui d’autrui, entre acceptation, compréhension, respect et réaction, où se situent les limites éthiques ?

Et ce fut, dans un sens, prémonitoire. Les dossiers poussiéreux ne le sont jamais tant que ça.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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2 Comments

  1. timide says:

    “(…) l’homosexualité dans la littérature !”

    C’est marrant, ça m’paraît presque antinomique. Va savoir pourquoi !?!

  2. Réservée says:

    Adolescente j’ai trouvé dans la littérature ce que je ne trouvais pas dans ma vie pour me rassurer,et de l’homosexualité il y en a eu beaucoup, même si ce n’était pas écrit noir sur blanc, il y avait toujours cette chose floue en moi que je lisais.

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