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Mad Max : Fury Road, blockbuster féministe ?

Si vous avez tendance à suivre, comme moi, un certain nombre de tumblr, twitters et autres blogs féministo-geeks, vous les aurez peut-être vu exploser récemment lors de la sortie de Mad Max : Fury Road.

J’avais déjà vu passer les commentaires de MRA (« men’s rights activists », ces nauséabonds masculinistes qui fleurissent un peu partout depuis un certain temps) et leurs hystériques « Propagande féministe masquée en film d’action ! Ils ont tué Mad Max !!! Horreur et damnation ! », que j’avais écartés d’un haussement d’épaules dégoûté. Mais de voir ces blogueuses et auteures que j’apprécie jubiler autant m’a suffisamment intriguée pour que je décide d’aller voir moi-même de quoi il en retournait.

Rentrée dans le cinéma un peu sur mes gardes, je suis sortie de la séance en faisant des bruits incohérents de joie et avec une énergie débordante qui m’a fait comprendre pourquoi ma petite twittosphère personnelle avait été aussi remplie de majuscules et de points d’exclamation ces derniers jours. Mais pourquoi donc ? Il s’agit tout de même plus ou moins de deux heures de courses-poursuites de camions modifiés dans le désert avec trois explosions spectaculaires à la seconde, un minimum de dialogues et une intrigue réduite. J’ai donc essayé de décortiquer ce qui m’avait autant plu, et si c’était vraiment aussi simple et glorieux que ça. (attention, spoilers !)

La première raison de l’enthousiasme immédiat et plein que j’ai ressenti est probablement le fait que l’intrigue toute entière repose sur le point de départ suivant : des femmes qui fuient un système patriarcal explicitement présenté comme tel (et sans aucune subtilité visuelle : on voit dès le début une rangée de femmes se faire tirer le lait comme des vaches, c’est dire), qui en rejoignent d’autres en chemin et qui finissent, après moult courses-poursuites dans le désert et effets spéciaux de dingue, par reprendre et libérer triomphalement la Citadelle après avoir achevé le leader fascisant qui les y emprisonnait. C’est simple, mais – surprise ! – ça marche. Voyez-vous, j’aime l’action, j’aime les explosions énormes au ralenti, les combats hardcore et tarés, les héros durs à cuire ; mais mon plaisir à regarder ce genre de films est trop souvent gâché par leur sexisme immonde et leurs héroïnes en bikini de combat. Avec Fury Road, j’ai pu me faire deux heures de paysages furieusement splendides et de combats spectaculaires sans être sans cesse rappelée à la réalité problématique de ce que j’étais en train de regarder. Car celles que je supportais étaient les miennes ; rien ne venait mitiger le plaisir de leurs victoires et leurs moments héroïques. Et ça vous change radicalement l’expérience d’un blockbuster.

La deuxième est bien évidemment Imperator Furiosa elle-même, la générale renégate d’Immortan Joe et véritable personnage principal de ce film. Malheureusement, les personnages féminins forts de films grand public sont encore bien trop souvent définis par des mais. Elle est badass mais elle a des beaux nichons et porte des combis moulantes ; elle est puissante mais elle tombera amoureuse du héros ; c’est une froide assassine mais en réalité elle est incroyablement vulnérable pour une raison ou pour une autre ; bref, ne vous inquiétez pas, elle sait se battre mais elle reste une fâââââme.

Pour Furiosa, pas de mais, aucun, jamais, et c’est incroyablement jouissif. Visuellement, rien dans son apparence n’est là pour s’excuser auprès du spectateur ; elle est douée pour faire ce qu’elle fait, à savoir se battre et conduire un énorme camion lors de raids, point. Prothèse au bras gauche, les cheveux rasés court, elle porte exactement les vêtements qu’il lui faut pour faire son boulot et elle est plus ou moins toujours crade, et ce de manière réaliste (et non vaguement sexy, comme souvent). Et elle a droit à une trajectoire qui est d’habitude réservée aux personnages masculins, vous savez, ceux qui ont le droit d’avoir une personnalité plutôt qu’une paire de seins : le personnage torturé parce que kidnappé enfant et élevé dans un monde brutal, qui monte en grade en servant un dictateur répugnant, cherche la rédemption en sauvant les victimes du système auquel il contribuait, se venge de ses oppresseurs, retrouve sa tribu d’origine (y compris la scène dramatique où ledit personnage tombe à genoux au milieu du désert sur fond de coucher de soleil, hurlant sa douleur d’avoir appris qu’il n’en reste qu’une poignée de survivants), et qui forge une alliance puis une amitié bourrue avec un autre personnage sans aucun sous-entendu romantique, conclue par un simple hochement de tête minimal mais approbateur lorsque leurs regards se croisent au-dessus de la foule en liesse au moment du dénouement.

Bref, incroyable mais vrai, Furiosa est une personne (c’est probablement ce qui a déstabilisé les masculinistes, d’ailleurs) et à aucun moment elle n’existe pour un regard masculin. Le fait que cette simple chose m’enchante en 2015 est en soi attristant, mais à l’heure où les réalisateurs de Game of Thrones trouvent encore parfaitement normal de traiter le viol comme élément clé de la trajectoire d’un personnage, et où Joss Whedon ne voit aucun inconvénient à faire dire à Black Widow qu’elle est un monstre parce qu’elle est stérile, je prends ce que je peux dans la SF et la fantasy grand public.

(Car évidemment, le fait que ces deux choses, qui devraient être acquises depuis bien trop longtemps, fassent événement, est dû au fait qu’il s’agit d’un blockbuster tout ce qu’il y a de plus mainstream ; il existe par ailleurs une production SFF féministe, queer, postcoloniale indépendante qui se porte très bien, merci beaucoup, cela va sans dire.)

Mais il faut tout de même relativiser un bon nombre de choses. Il ne s’agit pas d’une révolution féministe, loin de là, et Fury Road est encore criblé de détails qui montrent à quel point certaines représentations genrées sont tenaces. Les cinq « épouses » d’Immortan Joe que Furiosa aide à s’évader sont toutes des mannequins splendides, filiformes (pas forcément un choix logique pour des vaches à lait, mais passons) et habillées de voilages délicats, et la mise en scène de leur première apparition le souligne explicitement. Elles restent largement sous-développées au niveau narratif ; leur prise de conscience, leur soif croissante de liberté et leur rébellion ont lieu avant le début film et rien n’est montré de leur trajectoire. L’accent est principalement mis sur le récit de rédemption et de transformation d’un homme – Nux, le jeune War Boy qui se retrouve contre son gré lié au petit groupe de femmes.

Je me suis également crispée quand il a commencé à être question de la « terre verte des nombreuses mères » que Furiosa veut rejoindre, en priant pour que ça ne devienne pas une énième resucée de la fâme nourricière vs l’homme destructeur. Heureusement, le film réussit à subvertir in extremis cette possibilité, quand on voit une des anciennes de la tribu expliquer que le tir dans la nuque, c’est propre, beau et efficace, juste avant de montrer le sac de graines à replanter qu’elle transporte avec elle, et quand le petit groupe finit par retourner à la Citadelle plutôt que de poursuivre l’utopie de la Terre Verte au-delà du désert. Mais enfin, le détail est là, et il dérange ; de la même façon, c’est à Max qu’il revient de prendre la décision finale de retourner conquérir la Citadelle, et de prononcer le discours qui élève Furiosa au rang de nouvelle leader.

En conclusion : je ne pense pas que j’accorderais à Fury Road l’étiquette « féministe », tout simplement parce que c’est un mot précieux, pour lequel beaucoup de femmes se sont longtemps battues, et que j’ai appris à ne pas gaspiller ou utiliser à tort et à travers. C’est un film que j’ai pris un grand plaisir à voir, mais je n’irai pas non plus me prosterner au pieds d’un réalisateur pour avoir daigné nous donner des femmes qui sont des personnes, et une intrigue qui tourne autour de l’autonomie desdits personnages féminins. Le cinéma hollywoodien nous a habituées à si peu qu’il est tentant d’encenser même le plus petit pas dans la bonne direction, mais ne nous contentons pas de si peu. Quand nous aurons le même genre de films grand public, grand budget, écrits, réalisés, produits par des femmes, alors oui, peut-être que je sortirai à nouveau ce concept fragile, précieux, militant et féroce ; mais en attendant, je me garde bien d’ériger Fury Road en exemple absolu ou modèle à copier de ce que devrait être un blockbuster féministe. Ce n’est qu’un début, le minimum absolu de ce que devrait être la représentation de personnages féminins à l’écran, de ce que nous sommes en droit d’espérer, de désirer et de créer.

Nous revenons de loin, très loin, mes sœurs, en ce qui concerne le cinéma d’action. Reprenons déjà la Citadelle, on parlera de blockbusters féministes ensuite.

 

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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3 Comments

  1. timide says:

    Hélas, non, je crains que M.M Fury ne soit pas un Bk.B féministe.

  2. radar says:

    En tout cas ce n’est pas un film écolo, je ne sais pas si vous avez eu vent de ça : http://actualite.lachainemeteo.com/actualite-meteo/2015-05-22-18h27/mad-max-a-detruit-le-plus-vieux-desert-du-monde-28087.php

  3. YesteR says:

    Le coup des “mannequins splendides, filiformes (pas forcément un choix logique pour des vaches à lait, mais passons)”, c’est en fait logique, même si immonde (mais ce sont les bad guys qui fonctionnent comme ça, donc bon) :
    - Les ‘laitières’ ce sont les femmes que l’on voit lors de l’intro, branchées à des machines à traire, et dont le lait (mother’s milk) se retrouve dans la citerne et sert de denrée locale et commerciale.
    - les Epouses, elles, ne servent au big boss qu’à procréer pour obtenir un hériter en meilleure santé possible (ce qui dans cette société garantit, avec l’hérédité, la supériorité)

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