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Chronique d’une prof infiltrée #4 : Encre et projections

Il y a un peu plus d’un an, je débarquai au lycée avec un tatouage sur le poignet droit, et neuf mois plus tard, je réitérai sur le poignet gauche. Des tatouages artistiques, certes, mais apparents et volontairement non-dissimulés. Je n’ai pas pour habitude de me cacher. Et prof tatouée en établissement privé, franchement, tu peux pas test…

Déjà, dans la salle des profs, un beau florilège de regards en biais et de « c’est un vrai ? Tu vas pas regretter ? » s’est offert à moi. Plus qu’une esquisse de Picasso, j’avais désormais sous la peau la rébellion et l’arrogance tellement redoutées dans le type d’établissement scolaire que je fréquente. Mais passons…

Le véritable intérêt de cette expérience nouvelle se situait dans mes classes. Il n’aura pas fallu cinq minutes aux élèves et à leur vision laser de lynx bionique pour découvrir l’encre noire à mes manches. Ce fut éclatant : éclats de voix, éclats de rire. Hé ! La prof elle a un pigeon dans le poignet ! Une colombe, Pierre… C’est une colombe…

C’est indéniable : le tatouage les fascine. Ils sont nombreux à m’avouer avoir hâte d’être majeurs pour passer sous l’aiguille d’un tatoueur sans l’autorisation de leurs parents. Ils sont quelques-uns à s’inquiéter de mon intégration socio-professionnelle, avec de l’encre ainsi visible sous-cutanée. Je les rassure : le tatouage est un acte réfléchi : c’est prendre en charge son propre corps. Je préfère renoncer à fréquenter – dans tous les sens du terme – quelqu’un que mon tatouage dérange, plutôt que d’entrer dans l’acceptation/la compréhension du rejet que celui-ci peut susciter. Carrément ? Carrément. Pour toute votre vie ? Pour toute ma vie. Le regard des autres : et alors ? Rien ne compte plus que les choix que l’on fait soi, pour soi, et sur soi.

Ouais mais, madame, quand même, c’est pas bien vu les tatouages, ça peut faire vulgaire…

Je leur accorde que l’Histoire n’a pas toujours été tendre avec le tatouage. Il a souvent été associé aux brigands et aux prostitués, aux personnes à la vie dissolue… Je leur lis rapidement un extrait de Rimbaud qui, dans la « Vénus Anadyomène », décrit une femme superbe qu’il affublera d’un tatouage, métaphore de la prostitution, afin de générer une chute surprenante : « On remarque surtout Des singularités qu’il faut voir à la loupe… Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus. »

Mais Rimbaud, c’est l’ancien temps ! Sauf que l’ancien temps n’est pas si lointain que ça : le XIXe siècle considérait le tatouage comme un stigmate obscur, une damnation étrange. D’ailleurs, Balzac, dans la Peau de Chagrin, c’est quand même ça dont il s’agit, non ? Les élèves plongent dans leurs souvenirs de lecture de collège – je les ai rarement vus aussi appliqués à la remémoration d’un texte – et en effet, cette histoire de peau trouvée chez un antiquaire, est comme un pacte diabolique. Et cette peau est tatouée, justement, d’une formule magique… Obscur, occulte, diabolique, marginal : le tatouage est lui-même tatoué d’a priori bien ancestraux.

Il aura fallu attendre que les années passent, jusqu’au début du XXe siècle, pour que le tatouage soit évoqué de manière moins péjorative. L’art et la poésie sont témoins de cette progression. Eluard et Max Ernst, alliés artistiquement, ont mis en évidence le tatouage comme atour féminin et désirable en harmonie avec la nature, même si la beauté originelle de la femme supplante toujours l’encre ajoutée : « son teint, de l’aube au soir, démode ses tatouages. »

C’est à la même époque que Man Ray sublime les reins de Kiki de Montparnasse avec « Le violon d’Ingres » à la puissance érotique indiscutable.

On progresse… On progresse… Et aujourd’hui ? Pourquoi mes élèves sont-ils si nombreux à vouloir être tatoués ? Filles comme garçons, leur motivation première réside dans l’expression : le tatouage comme moyen d’expression. Pour exprimer quoi ? Ce qu’on n’a pas forcément le droit de dire. Je trouve ça intéressant et les encourage, en attendant patiemment que leur projet mûrisse et soit clairement évident. Je procède à un tour de table, pour avoir un aperçu de leurs idées et envies. C’est bébé, c’est mignon, attendrissant, mais pas seulement : je trouve en eux cette fougue, propre à la possession revendiquée de leur corps, et à la volonté d’en faire le témoin d’une existence singulière et exceptionnelle.

Un élève remarque, enfin, que les héros tatoués sont rares en littérature, dans les romans, même encore de nos jours… Je fais rapidement le tour de mes lectures récentes, et je pense à Patti Smith et à son tatouage très home-made dans Just Kids. Je pense aussi à la Hyène, de Virginie Despentes, qui enfile « une veste en jean pour masquer les tatouages sur ses bras » dans Apocalypse bébé ou qui est reconnue par « le tatouage, l’œil d’Isis, sur l’omoplate », dans Vernon Subutex. Envoûtante et énigmatique Hyène…

Je réponds à cet élève que je suis plutôt d’accord : les héros tatoués se font rares. Mais tout l’avantage de la littérature réside en son pouvoir de suggestion : un tatouage, ça se créé, sur n’importe quel.le héros ou héroïne. Et il n’aurait rien d’éphémère, ce tatouage, puisqu’il serait encré par la pérennité et la légitimité de son imagination.

 

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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4 Comments

  1. Maz says:

    Merci pour ce nouvel article! Vive les profs tatoué-e-s! (J’en suis une)

  2. Kim says:

    Ils sont vraiment tous géniaux ces articles

  3. Raphaël Beaumont says:

    Prof de français/latin tatoué dans un collège catho intégriste et, à ce jour, pas encore de remarques !

  4. eny says:

    Je me suis faite tatoué l’année dernière (intérieur poignet gauche) j’ai encore au moins trois ans d’études avant de pouvoir devenir professeur des école. Je ne regrette pas mais c’est vrai que j’ai actuellement l’ambition d’en faire un autre (poignet droit) et ca me turlupine de savoir si ca aura une influence sur ma future profession.

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