booba

Chronique d’une prof infiltrée #3« Etincelle dans ta passerelle ! »

Je dis toujours à mes élèves qu’il faut savoir faire des passerelles culturelles, des connexions entre les textes, tous les textes, afin que leurs cerveaux soient perpétuellement en lien avec la littérature, la culture. Aussi, quand nous avons lu « Femme noire » de Léopold Sédar Senghor, je leur ai demandé de faire une passerelle. Je n’ai pas été déçue de la traversée…

« Femme nue femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux. »

A quel autre texte de votre connaissance ce texte vous-fait-il penser ?
⎯ à du Booba, madame.
⎯ …
⎯ Ben quoi ? C’est une passerelle comme une autre, non ?

Sur le principe, je ne dis pas non. C’est une passerelle culturelle, vers leur culture. Ce qui m’interpelle, c’est que cet élève fait le lien entre un hymne à la femme et un texte de rap misogyne et pornographique. Et quand je lui demande de s’expliquer sur ce paradoxe, il répond en roulant des yeux « Oh, pornographique ! Tout de suite les grands mots ! Faut pas pousser… »

Pourtant, Booba n’est peut-être pas ma came, mais je sais ce dont il s’agit. Textes et images sont dans la violence et la pornographie en libre accès. Mais savent-ils seulement ce qu’est la pornographie à quinze ans ? Du grec porne, qui signifie prostituée et graphie, la représentation. Ce n’est que très récemment que la pornographie est ce qu’elle est, et qu’elle a donc dévié de son sens originel, car avant, au 18e siècle notamment, la pornographie qualifiait simplement les études sociologiques qui étaient faites sur les métiers de la prostitution. Et aujourd’hui, c’est quoi la pornographie ? « C’est des meufs qui prennent tarif ! » me répond un élève en riant. C’est sans équivoque. Cette remarque démontre que la femme est au centre de la violence pornographique qui suscite leur intérêt, mais aussi que la pornographie est exclusivement, dans leur esprit, hétéro normée.

« Si tu suces tu peux rester ; si tu suces pas tu vas sucer »

(Gato da Bato, Booba)

Je les écoute défendre leur idôle à coups de citations diverses extraites de leurs morceaux préférés, mais je ne vois toujours pas le rapport avec Senghor. “Mais madame ! On ne parle pas pareil de la femme aujourd’hui et dans l’ancien temps ! » L’ancien temps… Le poème en question date de 1944…

Je suis vite scandalisée de voir que cette pornographie verbale au sujet de la femme est à ce point banalisée. Je suis néanmoins plutôt rassurée de compter une minorité d’élèves qui participent au débat en plaidant les intérêts de Booba en particulier, et du rap en général. Selon eux, le rap est, par définition, violent, et il faut adhérer à ce principe, sinon on s’abstient d’en écouter.

Certes… Mais je leur fais remarquer qu’ils tournent autour du pot, que le sujet est l’image pornographique de la femme, en libre-service, dans la musique qu’ils écoutent quotidiennement. Mais c’est pas parce qu’on écoute qu’on pense comme lui, se tempèrent-ils.

Le danger, c’est cette déculpabilisation qu’ils opèrent en faveur de l’artiste en question et aussi en faveur de leur démarche de public auditeur. En se déculpabilisant, ils banalisent ; et s’ils banalisent, c’est la voie royale au formatage cérébral, à leur insu.

Mais sinon, le rap, OK, mais il y a d’autres alternatives, non ?

Je n’ose leur parler de MC Solaar ou de Java que j’écoutais quand j’avais leur âge et que j’écoute encore. Java, à côté de Booba, c’est du chant de messe.

Un élève lève la main et dit qu’il écoute Oxmo Puccino et qu’il n’y a pas de pornographie. Je valide. Le camp des pro-Booba ne réagit pas du tout à la référence. Nous n’avons visiblement pas les mêmes valeurs.

« Je suis l’rappeur culte

à la rime occulte

qui insulte pas ta sœur ! »

(On danse pas, Oxmo Puccino)

Edifiante la passerelle culturelle. Il faut vivre avec son temps, madame ! Non, il n’y a aucun rapport : alors, la modernité, c’est l’irrespect de la femme au service du divertissement musical ? C’est le mâle dominant et l’hyper-sexualisation vulgaire ? « Moi Tarzan toi Jane », version trash et violente ?

Visiblement, je les agace et je vois le mal partout. Il n’y a que soixante-dix ans entre l’hymne à la femme de Senghor et la musique qu’ils défendent. Grand écart culturel, et perso, je ne suis pas assez souple pour tolérer cela. Et j’espère qu’ils apprendront vite, avec la maturité, à faire la part des choses.

Comme ils aiment le rap, et que moi j’aime Senghor, je leur propose pour terminer le cours, de transformer le texte « femme noire » en rap. Il y a des volontaires : l’effet est extraordinaire. Ils ont désormais la preuve irréfutable que le rap peut sublimer la femme, et qu’une passerelle culturelle se prend aussi dans les deux sens.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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5 Comments

  1. sophie says:

    J’adore
    Superbe
    Vite #4

  2. Artemisia.g says:

    Non, non, non… Je suis scandalisée par le mépris de classe, la pédanterie, le validisme culturel et le féminisme bon teint que vous mettez en avant dans ce texte. Bien sûr, vous partez de très bonnes intentions, j’en suis absolument certaine, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, comme on dit souvent. Tout est à discuter, mais je suis effarée par ce passage: “alors, la modernité, c’est l’irrespect de la femme au service du divertissement musical ? C’est le mâle dominant et l’hyper-sexualisation vulgaire ?”. Déjà comment peut-on se targuer d’être féministe et parler de LA femme… mais passons encore. Pourquoi ne pas plutôt enseigner aux ados qu’il n’y a aucun problème avec la pornographie et l’”hyper-sexualisation vulgaire” pour autant qu’il s’agit d’adultes consentants et respectés, qu’hommes et femmes puissent être sexualisés de la même façon (et de manière vulgos, why not?) et que les femmes puissent affirmer leur sexualité comme elles le souhaitent? A l’heure où beaucoup de filles s’approprient les codes du “vulgaire”, du “criard”, etc., et commencent à être vues comme un peu “salopes” (je pense à celles que l’on traite de “niafous”), pourquoi ne pas leur donner les armes pour s’assumer, s’aimer et se battre?
    C’est quoi LA féminité que vous défendez? Moi elle me fait peur, parce qu’elle me fait penser à celle que je trouve dans la bouche de beaucoup de féministes blanches et bourgeoises, qui méprisent celles qu’elles considèrent comme de “pauvres femmes”. C’est bien de combattre le sexisme, mais gare à ne pas le reproduire insidieusement! Et attention au mépris de classe, ça fait mal!

  3. GF says:

    “Et j’espère qu’ils apprendront vite, avec la maturité, à faire la part des choses.” => Je pense qu’on peut émettre l’hypothèse que tu les aides déjà grandement de ce côté.
    Cela dit, chapeau pour tes chroniques, en espérant en relire d’autres très prochainement ;)

  4. Hisis Lagonelle says:

    Merci de vos encouragements!

    Et les avis peuvent être partagés, en effet, sur le féminisme défendu, mais parler de mépris de classe, c’est bien mal comprendre/interpréter la chronique et ce qui la motive. D’ailleurs, mes élèves contrediraient immédiatement cette idée du mépris de classe. Nous sommes toujours, au contraire, très complices dans nos partages quotidiens.

  5. JMM says:

    A Artemisia.g
    Moi j’aurais mis, plutôt que “LA femme (avec un petit “f”), la Femme avec un grand “F”!
    Idem un peu plus loin, j’aurais mis la Féminité avec un grand “F” plutôt LA féminité (avec un petit “f”)
    Et pourtant je n’ai rien contre les articles en majuscule.
    Est-il utile que que je précise que je ne suis pas une femme et que déteste le féminisme porté à son paroxysme, comme le sont parfois la religion ou la laïcité?

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