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Chronique d’une prof infiltrée #2 : Ostie d’pédagogie parallèle.

Les bulletins officiels de l’éducation nationale sont formels : les élèves doivent « avoir des repères esthétiques et se forger des critères d’analyse, d’appréciation et de jugement, faire des hypothèses de lecture, proposer des interprétations et enfin, être capables de lire et d’analyser des images en relation avec un texte étudié. » Donc, pour faire simple, les élèves doivent, une fois dans l’année, voir un film, savoir le regarder intelligemment, réagir, interagir et faire le lien avec une œuvre littéraire. Easy.

Une fois n’est pas coutume, je décide de m’élancer hors des sentiers battus et je sors deux armes de destructions massives : « Les amours imaginaires » de Xavier Dolan et « La mort à Venise » de Thomas Mann.

Mais ça parle de quoi, madame ? Respectivement : de deux amis, une fille et un garçon, qui tombent amoureux d’un même garçon, et d’un vieil homme fasciné par un très jeune garçon, à Venise. Encore des trucs tordus, madame ! J’apprécie le « encore » mais, au moins, je suis sûre qu’ils auront des choses à dire.

« Io sparo a te bang bang
Tu spari a me bang bang
E vincerà bang bang
Chi al cuore colpirà. »

Dans ce film, tout est fait pour que les élèves s’identifient rapidement à un/des personnage.s : Marie, la fille très sérieuse et dépassée par la violence de cet amour soudain, Francis, le jeune gay perdu entre pudeur et désir, Nicolas, bel ingénu angélique à qui on donnerait le bon dieu sans confession. Et le jeu entre eux trois fait flirter la fascination et la répulsion.

A la fin de la première séance de projection, les élèves sont partagés : Marie part avec un grand avantage dans la course pour le cœur de Nicolas. Pourquoi ? Parce que c’est une fille, et ce serait plus normal. Pourtant, Francis incarne l’espoir que l’histoire puisse se terminer autrement. Pourquoi ? Parce que ce serait mignon… Mi-gnon. Non, non les garçons ne peuvent s’y résoudre, C’est impossible… rétorquent-ils, en proie à un certain stress. D’ailleurs, la scène du cache-cache dans les bois était sans équivoque et des rumeurs ont fait frémir la salle de classe.

La deuxième séance de projection captive la classe. Je sens bien qu’ils bravent de nombreux préjugés avec ce film. Mais la proximité des héros les rassurent, et les acteurs qui s’expriment face caméra, comme des entractes confessionnelles, les mettent face à leurs problématiques les plus intimes : comment sait-on qu’on aime ? Comment sait-on qu’on est aimé.e ? Est-ce normal que l’amour puisse devenir de la rage ? Aime-t-on une personne ou la situation que cette personne me propose ou me permet ? Où se situe-t-on entre l’hétérosexualité et l’homosexualité ? Où je me situe, moi ? Et puis… C’est quoi être hétéro ? C’est quoi être homo ?

Le triangle amical et amoureux de Marie, Francis et Nicolas leur ressemble. Il fume beaucoup, il fait la fête sans mesure, il se frôle, il part en week-end à la campagne, il se masturbe, il s’observe, il se défie. C’est des pervers ! me lance Mathieu. Pourquoi ? Cite moi, en toute honnêteté, une chose qu’ils font et que tu n’as jamais faite ! Pas de fine bouche dans mon cours.

Les filles commencent à s’impatienter, elles veulent connaître le dénouement, même si Francis (alias Xavier Dolan) et Nicolas (alias Niels Schneider) sont bien trop beaux pour être homos. Ah bon ? Parce que, pour toi, l’homosexualité est le privilège des moches ? Et puis… C’est quoi être beau ? C’est quoi être moche ?

Avant la troisième séance de projection, je demande aux élèves de lire « La mort à Venise » de Thomas Mann. Je veux préparer la chute du film et le débat qui pourrait naître. Ils seront trois sur trente-cinq à le lire, mais je suis aguerrie. Et en effet, le dénouement les choque. Terriblement. Rien. Il ne se passe rien. Nicolas décline les avances de Marie et de Francis. Tout ça pour ça… Ça quoi ? Même pas il couche avec un des deux ! Et alors ? Le sexe est-il une fin en soi ? Pour beaucoup d’élèves, le film n’a donc aucun intérêt. C’est fâcheux. Et l’amour platonique, vous en pensez quoi ? Et Thomas Mann, il en écrit quoi ? Je leur montre que Tadzio ressemble beaucoup à Nicolas et qu’il cristallise tellement de fantasmes qu’il en devient intouchable. Tadzio et Nicolas servent de prétextes. De prétextes à quoi ? Je pense : à vous faire réfléchir. Je réponds : à mettre le public face à son intimité imaginaire. Je veux que ce film de Dolan soit comme un miroir tendu vers eux, où se réfléchiraient les valeurs avec lesquelles ils ont grandi, et les possibilités qu’ils ont de s’en détacher, pour se construire en jouissant de leur autonomie, de leur liberté de penser. Mais quand même, madame, c’est super spécial comme film… Je leur cite alors Dolan, himself, dans son premier film « J’ai tué ma mère » :

« Quand on dit « c’est spécial », c’est qu’on n’a pas l’intelligence de comprendre la différence, ou de l’apprécier, ou d’avoir le courage de dire qu’on hait ça. »

Touchés, coulés. Bang bang. Mais le but n’étant pas de les noyer – au contraire ! – je leur montre l’horizon. Leur jeunesse est précieuse et leur force réside dans leur capacité d’ouverture au monde et à sa diversité. Partout, au lycée, dans la rue, dans leurs familles, il y a des Marie, des Francis, et des Nicolas qui s’aiment, ou qui veulent s’aimer, ou qui souffrent de ne pas pouvoir s’aimer. Au nom de quoi ? Du regard des autres ? Et puis… C’est qui les autres ? C’est vous, les autres ?

Pendant que je termine cette analyse thématique – qui sera suivie d’une analyse stylistique et esthétique du film – je laisse tourner le DVD… Générique de fin… Retour au menu principal… Ecran rose bonbon… Isabelle Pierre chante et des élèves osent reprendre, légers :

« Dam dam dalam… Le temps est bon, le ciel est bleu, j’ai deux amis qui sont aussi mes amoureux…
Le temps est bon, le ciel est bleu, nous n’avons rien à faire, rien que d’être heureux. »

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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3 Comments

  1. Loulou says:

    ouaou, belle initiative (: merci à toi !

  2. Héli says:

    Quel chance ! Je suis lycéenne et je me dis à chaque article que tes élèves ont la réelle chance de t’avoir comme professeur. Une prof ouverte et qui leur permet directement ou indirectement de chercher, de comprendre et de trouver qui ils sont. Car c’est aussi ça être prof et c’est un rôle que certains oublient parfois… Je sens que je vais regarder un petit film ce soir ;)
    Merci pour la richesse de tes articles.
    J’attend la suite avec impatience.

  3. Clara, jeune saphiste says:

    Encore un article très intéressant !

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