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Chronique d’une prof infiltrée : « La misogy… quoi ? »

Lesbienne, féministe et professeur de Lettres en établissement catholique, c’est la triple casquette de notre chroniqueuse de l’extrême, infiltrée en terres bleue et rose avec pour seul bouclier ses recueils de poésie et l’ambition d’une éducation anti-sexiste. Ça chauffe entre les murs.

 

« Hé madame ! Baudelaire il devait pécho facile avec ses sonnets !
Détrompe-toi… Baudelaire était misogyne. »
Misogyne ? Oui, misogyne. Du grec misos, haine, et gyné, femme. Visiblement, pour des jeunes de seize ans, le mot sonne aux abonnés absents. Mais moins la définition : la haine des femmes suscite des rires étranges, presque provocateurs chez les garçons, et des regards plutôt gênés entre les filles. Ce qui débutait comme une lecture commentée du poème « Le Chat » devient une discussion entre les élèves, et moi, je joue l’arbitre. Il n’y a pas de réel clivage filles/garçons, mais néanmoins, les gars sont en attaque, les filles jouent en défense.

« Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard. »

La misogynie baudelairienne, c’est la misogynie qui traverse les âges. C’est la couverture provocante qui masque une timidité pathologique. Réactions immédiates : à seize ans, quand on est un garçon qui manque d’assurance, c’est nécessairement à cause de la fille convoitée. Elle est trop… ou pas assez… enfin elle est suffisamment quelque chose pour supporter le poids d’une insécurité virile pourtant bien normale à l’adolescence. Le problème, mais mes élèves ne le savent pas encore, c’est que ça dure à l’âge adulte.

La misogynie baudelairienne, c’est aussi le doigt pointé sur l’impureté de la femme. Quelles impuretés ? Celle du péché originel… Dans un lycée confessionnel, j’accueille la réflexion. Mais je m’amuse à jouer avec leurs certitudes : pourquoi ne pas remettre en question le principe du péché originel ? Serait-ce légitime ? Pourquoi stigmatiser la femme qui ose prendre le fruit défendu, et non pas l’homme qui se cache derrière sa lâcheté ? Ah ! Mais il n’est pas lâche, il obéit ! Pardon, pardon… Les garçons de la classe ont visiblement le sens de la nuance.

Mais Baudelaire, lui, a le sens de l’oxymore. « Les Fleurs du mal », « un dangereux parfum », « aimable bête »… J’attire l’attention des filles : « c’est quand même pas cool, madame, de la part d’un homme, d’associer la femme et son corps au danger ou à l’animalité domestique, alors qu’il envisage des choses… avec elle… » Des choses ? Car elles l’ont bien vu mes petites ados : Baudelaire pose « coupe et fend comme un dard » au milieu du poème, et le dard « on a compris c’que c’est, madame ! » Pas folles, mes petites guêpes.

La femme domestiquée et stigmatisée… le dard sur un piédestal… Je pense qu’ils ont saisi l’essence de la misogynie.

« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. »

Il y va fort, ce Baudelaire. Je soulève plusieurs problématiques et notamment celle du respect à avoir envers la femme que l’on désire, car, de toute évidence, Baudelaire désire les femmes, qu’elles soient Jeanne Duval ou une invention fantasmée. Les garçons sont sans appel : le respect, oui, mais ça dépend de la fille ! Ça dépend… Donc il y a plusieurs catégories de filles et pour eux, le respect se donne comme une récompense aux conquêtes qui correspondent le plus à ce qu’ils attendent d’elles. Mais, les gars, vous attendez quoi d’une fille pour la respecter ? Ça dépend…

Décidément, ça fait beaucoup de « ça dépend » et surtout beaucoup de dépit, notamment chez les filles de la classe : il n’y a pas de fille plus digne qu’une autre d’être respectée. Les garçons jugent trop facilement et ils jugent en groupe, entre mecs et apparemment, cette émulation peut déterminer ou détruire la réputation d’une fille. C’est une menace constante. Elles ont même des exemples à me citer, et les garçons ricanent beaucoup trop pour être honnêtes.

« Aimer les femmes intelligentes est un plaisir pédéraste. »

La fin du cours approche, et je tente de les pousser dans leurs retranchements en sortant les gros mots… Cette dernière citation est difficile à appréhender pour eux. Elle est ambiguë… à double tranchants… un peu comme l’homosexualité, qui les révulse autant qu’elle les fascine. Ils ouvrent leur recueil à la page 159 et nous lisons « Lesbos », un des poèmes censurés en 1857. L’interdit leur plait : ils sont tous très concentrés. Lesbos est une « stérile volupté » qui « se lamente »… C’est le « blasphème » des « filles aux yeux creux »… Ça vous parait logique ? Oui, répondent les filles : le misogyne ne peut pas supporter l’idée que deux femmes ensemble se… donnent du plaisir ?

Oui… Maelle se tort les doigts et parait gênée. Les garçons moins attaquants que tout à l’heure soulignent qu’en effet, deux femmes ensemble, c’est perturbant, ça interroge leur utilité de mâles. Je demande à Rémi de me donner trois adjectifs pour décrire ce sentiment à l’égard des femmes qui s’aiment : incompréhensible, dégueulasse, humiliant. Humiliant pour qui, Rémi ? Pour les mecs, madame ! Et… so what ?

Pour la misogynie, la boucle est bouclée. La sonnerie va retentir et je vois que les élèves continuent de discuter entre eux. Même s’il y a des tabous, il y a de l’écoute. Les adolescents portent sur leurs épaules le poids des idées préconçues ancestrales, mais je sens en eux la malléabilité de la remise en question. Mon job, c’est aussi ça… Car la misogynie baudelairienne, du XIXe siècle, n’a pas pris une ride, et notamment chez les ados de cette classe. Mais je sens en eux la possibilité d’un changement. La misogynie peut, auprès d’eux, devenir anecdotique, anachronique. Elle n’est déjà plus soutenue que par des « ça dépend » douteux et perplexes… Mais aussi, l’homosexualité féminine semble être, pour les jeunes, une arme de conviction massive, par la voie de l’interrogation et, disons-le, de la fascination obscure…

J’ai terminé cette interaction avec mes élèves en disant que Baudelaire doit se retourner dans sa tombe… Une récente polémique considèrerait Apollonie Sabatier, une de ses trois maitresses, comme le modèle de Courbet pour son tableau « L’Origine du Monde »… C’est quoi ce tableau ? Ils chercheront chez eux et verront que la postérité n’est pas toujours là où on l’imagine.

 

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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7 Comments

  1. timide says:

    @BBX,

    Mettre fin à la misogynie, c’est répondre par un peu de machisme

    … et puis s’en vont !

    #endofthestorie

  2. Suke says:

    Article génial! Merci

  3. K.Oh says:

    C’est quoi le prochain texte ??!

  4. Angie says:

    Il faudra patienter jusqu’à la semaine prochaine !

  5. Hisis Lagonelle says:

    Merci de votre enthousiasme!

  6. TTQUPL says:

    Bonjour,
    Merci pour votre article très intéressant!
    Je cherche des témoignages de prof pour un projet personnel, serait il possible de nous mettre en contact ?

  7. Clara, jeune saphiste says:

    Etant moi-même lycéenne (dans un établissement privé catholique) je reconnais parfaitement le genre de situation décrite dans cet article. Il est vrai les réactions sont parfois virulentes surtout lorsque les sujets touchent à l’homosexualité ou à l’égalité homme/femme mais les garçons sont malgré tout prêts à écouter et à entendre ce qu’on peut leur dire. Je pense que le meilleur moyen de faire évoluer les choses est de véhiculer le juste message et de tenir les justes paroles à travers l’éducation.
    J’ai trouvé cet article extrêmement intéressant. La chronique est géniale ! Super idée !

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