Monique #3

“Sans foi ni loi” : quand Monique Canto-Sperber explore le sentiment amoureux contemporain

Inconstance, fidélité, mensonges, tromperies : les jeux de l’amour semblent immuables malgré l’évolution des moeurs des dernières décennies. Le sentiment amoureux semble en effet éternel pour ceux qui l’éprouvent. Pourtant, en s’inscrivant dans une époque, un contexte social et historique, il se meut imperceptiblement au rythme de la société et des individus qui la peuplent. Monique Canto-Sperber se propose d’éclairer cet apparent paradoxe dans Sans foi ni loi.

Philosophe aguerrie aux questions morales, ancienne directrice de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris, Monique Canto-Sperber se demande dans Sans foi ni loi si le sentiment amoureux est condamné à s’inscrire dans les méandres des relations, comme emprisonné sous le poids des valeurs. Sous ce titre mystérieux, Monique Canto-Sperber pose le constat suivant : c’est dans les périodes de doute ou de douleur qu’on réalise les attentes qu’on pouvait avoir vis-à-vis de l’être aimé. On attend de lui sa présence, sa confiance, la réciprocité du sentiment… L’amour est donc en partie ce qui s’inscrit dans ces moments négatifs, signifiant en creux que ces derniers sont nécessaires pour réaliser les attentes de chacun et de chacune dans une relation amoureuse.

Au nom de ce lien amoureux et au nom de l’autre, il est de bon aloi de renoncer à ce qui est important dans sa vie. Après tout, n’est-ce pas l’autre qui donne toute sa saveur à l’existence? Pourquoi ne pas abandonner ce qui fait en partie le sens d’une vie si on le fait au nom de l’autre : abandonner une carrière pour se consacrer à son couple, changer de ville ou de pays pour se rapprocher, faire des enfants pour avoir un projet commun? Et pourtant, même les amours les plus purs semblent se fracasser sur la réalité. Ariane dont l’impérieux désir pour Solal finit par disparaître au fil de l’habitude au point de le tromper, Anna Karénine qui quitte son mari et son fils par amour pour Vronski, se mettant d’elle-même en marge de l’aristocratie moscovite : la littérature est riche de ces démonstrations de trahisons qui sont une façon de se réaliser soi-même et de ne pas se laisser étouffer à petit feu par le confort tiède de l’amour.

La trahison en amour soulève donc de nombreuses questions. Peut-on vraiment parler de trahison en amour si, après tout, nos choix sont guidés par notre propre épanouissement? Est-ce que faire souffrir l’autre, manquer de volonté, mentir est inhérent à l’amour? Si les condamnations morales sont faciles, les conflits de valeurs entre le respect de son engagement amoureux et celles de l’épanouissement et du choix premier du coeur ont un caractère irréductible.

La fidélité reste l’une des principales valeurs partagées au sein des couples contemporains. Pourtant, les occasions de rompre un tel engagement sont nombreuses. Elles appellent donc à faire réfléchir aux causes qui rationalisent l’amour et l’attirance alors même que ces derniers mêlent une grande part d’involontaire et d’irrationnel. Un tel paradoxe peut être éclairé par la place impérieuse que prend une relation amoureuse dans l’existence. Dès lors, comment tenter d’introduire de la distance et de la rationalité dans un sentiment qui ne l’est pas? Les serments qu’on croit éternels et qui ne durent pourtant pas puisent leur racine dans cette dichotomie.

S’éloignant de cette vision mythifiée de l’amour, reposant nécessairement sur un idéal de fidélité depuis toujours, Monique Canto-Sperber rappelle que l’amour est socialement construit. A l’appui de sa démonstration, elle met en perspective la rupture fondamentale dans les moeurs que nous vivons depuis une soixantaine d’années . L’autonomie des femmes depuis les années 1960 rentre dès lors en conflit avec la caractéristique principale de l’amour: la dépendance. Comment accepter de s’attacher à quelqu’un quand on tente de s’émanciper? C’est cet appel contradictoire qui rendrait plus difficile que jamais le développement d’un lien amoureux dans la durée.

Ce que donne à voir Monique Canto-Sperber dans son essai est un amour qui semble avaler l’autre en lui niant la possibilité de la liberté. L’amour est donc cette prédation qui priverait l’autre de son existence tout en le comblant, pendant un certain temps du moins, par la fusion amoureuse. Si l’ouvrage de Monique Canto-Sperber peut laisser sur sa faim en délaissant notamment la façon dont chaque couple créé ses propres règles et s’accommode des vicissitudes de l’autre au fur et à mesure de la relation, elle éclaire de façon fort convaincante la joie d’être amoureux et la douleur foudroyante de la rupture.

 

 

 

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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2 Comments

  1. Laure says:

    Chère Marie B.

    Tes articles sont un vrai plaisir à lire : du fond et une belle plume et un style à la France culture. Ca change de ce qu’on peut parfois lire ici. Juste par curiosité, tu bosses dans quelle branche?

  2. M. X. says:

    Livre commandé dès la fin de la lecture de l’article. Je suppose que c’est une preuve de la qualité de la rédactrice !

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