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La Toilette. Naissance de l’intime : Femmes au bain

L’exposition, “La Toilette. Naissance de l’intime” est présentée au musée Marmottan-Monet à Paris jusqu’au 5 juillet prochain. Elle est l’occasion d’admirer plus d’une centaine de tableaux qui mettent en avant l’évolution de la toilette et de l’hygiène depuis le XVIème siècle. Ou comment à travers l’art, les peintres ont construit ce passage du cérémonial collectif exceptionnel à un rituel individuel quotidien. Plus l’hygiène devient synonyme de salubrité, plus l’activité de la toilette devient secrète, personnelle. Outre la naissance de l’intime, l’exposition offre au regard uniquement des femmes. Des femmes qui se lavent, qui se poudrent, qui s’apprêtent, se coiffent, comme si les hommes n’avaient pas de rituel intime, ou que la beauté du geste était uniquement féminine.

La sensation d’un bonheur calme, fait de repos et de bien-être, de tranquille pensée, de santé, de joie, discrète et de gaieté silencieuse, entrait en elle avec la chaleur exquise de ce bain.

Guy de Maupassant, Mont-Oriol

L’exposition narre la naissance de l’intime, une notion, qui semble-t-il, n’existait pas avant le XIXème siècle et la création de pièces consacrées uniquement à la toilette. Le bain, au XVI siècle, était un spectacle collectif pendant lequel on se trempait, seul ou à plusieurs, afin de se livrer à des conversations ou encore à la parure. Plongée dans l’eau entièrement vêtue, la personne reçoit des cadeaux, mange des friandises ou encore écoute des compositions jouées par des musiciens placés à côté du bassin, en plein air. Plusieurs personnes de deux sexes peuvent assister à cette cérémonie puisque la nudité n’est pas de mise. Progressivement, la toilette devient un geste fréquent. Au XVIIème siècle, on passe à la toilette sèche. Seules les mains et la bouche sont lavées avec de l’eau. Le reste du corps est frotté avec un linge blanc et il surtout important de porter toujours des habits propres et éclatants, qui, à l’époque, symbolisent une hygiène irréprochable. La netteté du corps s’apparente à l’impeccable de la tenue.

 Nicolas Régnier, Jeune Femme à la toilette, vers 1626

Les tableaux exposés de ces deux périodes mettent en avant des oeuvres riches en éléments et saturées de couleurs. Le rouge domine dans ces scènes de toilettes où les tentures s’imposent aux murs, sur les tables et les fauteuils. On se joue du miroir, des bijoux et des fards. La toilette n’est pas un moment d’intimité et plusieurs personnes peuvent être présentes dans la pièce sans que cela soit une entorse à une quelconque morale.  Dès cette période, ce sont uniquement des femmes qui sont les sujets de ces oeuvres. Souvent peintes en train de se mirer, les sujets féminins apparaissent comme vaniteuses et n’ayant que comme distraction ce temps de préparation afin d’entrer sur la scène de la cour. Il s’agit également des femmes les plus aisées, les plus pauvres n’accèdent pas à ces moments de détente. Un tableau, seul, témoigne de la toilette des servantes. Sur celui-ci, une femme, assise, en chemise, éclairée à la lueur d’une simple bougie, retire une puce de sa peau…

 Abraham Bosse, La Vue (femme à sa toilette), après 1635

Le XVIIIème siècle opère de véritables changements dans la toilette. L’eau fait enfin son retour ! On ne se trempe pas encore complètement dedans mais l’on se nettoie à l’aide d’un linge humide ou d’une éponge. Certaines maisons comportent une salle de bains mais il s’agit encore d’un fait rarissime ! L’usage du bain devient peu à peu répandu vers 1760 et n’est plus cantonné à des usages thérapeutiques. SOus Louis XV, le bidet fait son apparition. Révolutionnaire dans l’histoire de l’hygiène intime, il est pourtant associé aux femmes (toujours) de petite vertu et devient l’objet de fantasmes de romans libertins. Ce meuble “si utile et si nécessaire” est aussi le lieu “d’un nombre prodigieux d’autres découvertes charmantes”  selon le roman anonyme, Margot, la Ravaudeuse. Ce que redoute le plus la société puritaine dans l’usage du bidet est bien sûr, la masturbation féminine… Or, l’usage du bidet est fait dans la plus stricte individualité et on commence à inventer un lieu de toilette consacré uniquement à son  intimité, cette notion qui commence à apparaitre et à prendre place dans le quotidien.

Ce cloisonnement des ablutions devient le sujet d’une véritable fascination en même temps qu’une répulsion à se nettoyer les endroits les plus secrets dans des positions qui ne confinent pas à l’élégance que sont censées entretenir ces femmes mondaines. Les peintres licencieux de cette période se sont amusés à peindre ces scènes d’intimité, ces spectacles interdits sous forme de gravures, équivalent aux romans libertins.

François Boucher, L’oeil indiscret ou la femme qui pisse, 1742 ? Ou années 1760 ?

Une jolie femme fait régulièrement chaque matin deux  toilettes. La première est forte secrète, et jamais les amants n’y sont admis (…). La seconde n’est qu’un jeu inventé par la coquetterie. Louis- Sébastien Mercier, Tableau de Paris

Le XIXème siècle voit l’avènement de la toilette. Il est enfin reconnu d’utilité sanitaire qu’il était nécessaire de se laver avec l’eau, fréquemment, voire quotidiennement ! Des lotions ainsi que des savons font leur apparition ainsi que quantité de produits de toilette. Même si l’on ne se plonge pas encore complètement dans un bain, une cuve permet de tout de même de se verser de l’eau sur tout le corps. La toilette n’est plus un spectacle ni un lieu de sociabilité. Elle devient une nécessité et l’acte de se laver a lieu dans une pièce consacrée que l’on ferme désormais à clef. La pudeur bourgeoise prend place et l’on garde pour soi ces moments où l’on purifie son corps.

Théophile Alexandre Steinlen, Le Bain, 1902

Ce sont encore les femmes qui sont représentées dans les tableaux du début du siècle. Alors qu’elles conservaient jusqu’à présent un minimum de linge sur le corps, elles sont désormais entièrement nues, puisqu’il devient d’usage de se nettoyer tout le corps. La toilette n’est plus un sujet grivois mais sensuel. Les femmes peintes lors de leurs ablutions aspirent à la prise de conscience de leur corps. Nues, elles s’observent dans leur psyché, prennent le temps de se coiffer, de retirer la saleté qui les encombre, de se prélasser. L’heure de la toilette devient un moment à soi, où l’on prend le temps d’être soi loin des regards extérieurs. Mais là, encore, ce sont les femmes qui bénéficient de ce temps de relaxation. L’absence de corps masculins dans ces oeuvres témoigne d’un soin plus rapide du corps qu’il ne mérite d’être peint. Ou alors est-ce la pudeur des hommes en position vulnérable (la nudité) qui empêche cette représentation ? Ou est-ce que les hommes étaient censés voir d’autres affaires de plus grande importance que de se consacrer à leurs corps ? Ou est-ce tout simplement l’effacement de femmes peintres face aux artistes masculins ?

Edgar Degas, Après le bain, femme nue couchée, vers 1885

Il faudra attendre le milieu du XXème siècle pour les femmes représentent d’autres femmes en train de se parer, par le biais, notamment de la photographie et de la publicité. Las, l’homme au bain n’offre que peu de représentations…

“La Toilette. Naissance de l’intime” jusqu’au 5 juillet au musée Marmottan-Monet à Paris

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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One Comment

  1. timide says:

    très intéressant et serait même passionnant s’il y avait au moins un(e) artiste peintre citée dans cette belle collection de … femmes z’ô ben ! à part ça, les bidets se font rares.

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