De-Jeunes-Gens-Modernes_Petra-Collins_7

Devenir une femme respectable. La lutte pour la reconnaissance.

Le lire et le relire. Il en est de certains livres comme des lettres d’amour. On ne parvient pas à épuiser la substance et le pouvoir qu’ils ont sur nous. C’est le cas de l’ouvrage de Beverley Skeggs, Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire enfin traduit en français près de vingt ans après sa publication en anglais. La sociologue y parle pêle-mêle de respectabilité, de sexualité convenable, de classes sociales, d’apparence physique pour tout capital dans l’Angleterre de Diana et des Spice Girls.

Professeur dans un lycée technique du Nord du Royaume-Uni dans les années 1990, Beverley Skeggs enseigne à des jeunes filles d’une quinzaine d’années. Elles se destinent à travailler dans les métiers du care auprès des personnes âgées, des enfants, dans cette Angleterre post-Thatcher, dans laquelle les usines ferment et les parents sont au chômage depuis de longues années. Plongée dans un milieu qu’elle connaît très bien, étant elle-même fille d’ouvriers, Beverley Skeggs ressent très vite le pouvoir que ces jeunes filles tirent d’une formation, certes peu gratifiante, mais qui leur permet de s’assigner une place socialement plus puissante que celles qui ont arrêté plus tôt les études. Elle décide de prendre des notes au jour le jour de ses observations, ce journal de bord finissant par devenir un projet de livre puis une thèse de sociologie.

Les jeunes filles étudiées par Beverley Skeggs sont donc adolescentes, toutes blanches, plutôt heureuses de suivre cette formation compatible avec leur faible capital scolaire et valorisant les compétences que les filles apprennent tôt dans leur environnement familial : prendre soin des autres, faire le ménage, savoir cuisiner… C’est Julie qui confirme ainsi qu’ «il est agréable d’obtenir une qualification pour quelque chose qu’on est certaine de bien savoir faire.»

En pleine adolescence, trouvant une place sociale leur convenant, il n’est pas question d’avoir une sexualité proche des jeunes filles de leur âge. C’est que revendiquer des pratiques ou des valeurs sexuelles ne ferait à leurs yeux que les résumer à ces jeunes filles qu’elles ne sont pas mais qu’elles auraient pu être : les autres, celles qui sont déjà enceintes, qui vivent avec leur copain, qui ne «font pas l’effort de s’en sortir». La sexualité convenable et mesurée qui est la leur est donc celle de la bourgeoisie blanche à laquelle ces jeunes filles se rattachent en poursuivant leurs études. Ces études sont pourtant bien éloignées de la massification universitaire qui se produit alors au Royaume-Uni. Les enfants des classes moyennes commencent en effet à aller à la fac alors que les enfants d’ouvriers restent, eux, cantonnés aux lycées techniques. Camoufler sa sexualité, en faire un non-sujet est donc une façon de s’élever socialement alors même que les origines sociales, les études et le futur métier de ces jeunes filles les ramènent immanquablement à un milieu modeste, très éloigné de la classe moyenne supérieure anglaise.

Pour autant, les adolescentes observées jouent bien souvent de leur féminité d’une façon «glamour» en portant des boucles d’oreille ou en se maquillant. C’est une manière de suggérer leur féminité tout en demeurant respectables et bien lointaines de la sexualité supposée outrancière de leurs voisines d’immeuble. Ces jeunes filles sont donc prises dans une perpétuelle tension : celle d’être discrète, convenable tout en étant disponible et désirable. C’est par le biais de cette notion de respectabilité qu’elles parviennent à désamorcer cette difficulté.

Beverley Skeggs éclaire donc l’énigme de la valeur d’une vie qui tente d’être respectable alors même que cette respectabilité est déniée en tant que femme, travailleuse, ou mère au foyer et en tant que membre des classes populaires. C’est que, pour parvenir à sortir du groupe des «filles irrécupérables» et rentrer dans le groupe de celles qui «peuvent s’en sortir», il est nécessaire d’adopter les codes de la classe dominante. C’est en se comportant comme des femmes respectables qu’elles manifesteront leur dévouement et leur envie d’être des «femmes comme les autres.» C’est donc dans cette insécurité personnelle permanente qu’évolue ces jeunes filles : ni tout à fait appartenant à la classe moyenne ni tout fait pleinement enfants des classes populaires.

Quant à la position de ces jeunes filles sur le féminisme, elle est pour le moins percutante. Si les jeunes filles se déclarent toutes non-féministes, Beverley Skeggs analyse qu’il est impossible d’être pour elles à la fois féminine et féministe donc féministe et respectable. Renoncer à la féminité, c’est renoncer au seul bien qu’il leur permet de se distinguer des autres jeunes filles du même milieu qu’elles.

Adoptant une position plutôt rare pour une sociologue, Beverley Skeggs a adopté une démarche dialogique. Autrement dit, elle a discuté avec ses élèves des conclusions qu’elle tirait de leurs paroles. C’est donc la sociologue et son discours savant qui échangent avec des jeunes filles qui parlent, elles, au travers de leurs expériences. Transfuge de classe, Beverley Skeggs adopte donc une position tour à tour issue du milieu populaire et du milieu universitaire. C’est ainsi qu’elle décrit sa meilleure appréhension du monde étudié : «c’est parce que j’avais ressemblé par le passé aux femmes étudiées que j’avais moins l’impression d’être une touriste scrutant avec voyeurisme les différences de classe.»

Les façons de se comporter publiquement ou dans la sphère privée sont produites par des appartenances de genre qui sont elles-même indubitablement liées à aux appartenances de classe. La notion d’intersectionnalité n’a pas encore été popularisée comme elle le sera dans les années 2000. C’est pourtant à l’ambition de comprendre ces jeunes filles à travers leur classe, leur genre, leur âge, leurs études qu’appelle Beverley Skeggs.

photos : Petra Collins

 

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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3 Comments

  1. Jean says:

    Salut!
    Superbe article :) ! Je voulais savoir si la photo de couverture et la première photo de l’article étaient aussi tirés du travail de Petra Collins car je n’ai pas réussi à les trouver sur son site :)
    Merci beaucoup,
    Jean

  2. Artemisia.g says:

    Absolument passionnant! Merci de m’avoir fait découvrir le travail de Beverley Skeggs!

  3. zz says:

    Vous auriez pu faire l’effort de trouver des illustrations qui correspondent aux classes sociales décrites dans le bouquin. Je sais bien que seule les femmes bourgeoises sont dignes d’être représentées, mais quand même.
    Excellent livre.

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