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OBJET LITTERAIRE NON IDENTIFIE – Une Autobiographie transsexuelle (avec des vampires)

Une Autobiographie transsexuelle (avec des vampires) est un ovni littéraire, un roman complètement barré qui met en scène une jeune trans Cassandra, des lesbiennes, des vampires, des loups garous, des sorcières, des grosses motos et une association au nom génial : les Hell Butches. Rien que ça.

Et bien plus que ça : c’est un roman qui n’est pas ce qu’il semble être. Quand on découvre les premières pages, tout peut laisser croire qu’il s’agit d’une « vraie » autobiographie : le roman s’ouvre sur un dialogue entre la narratrice et sa mère, d’emblée, il est question de transidentité, la narration se fait à la première personne. Quelque chose peut nous laisser croire que cette histoire de vampires, dont il est question dans le titre, est une simple métaphore. C’est aussi ce que laissait penser la quatrième de couverture… Mais il n’en est rien. Une Autobiographie transsexuelle (avec des vampires) en fait, c’est un croisement bizarre entre L Word et True Blood. En éminemment plus politique.

Sur le site de l’autrice, on peut lire en guise de biographie : « Lizzie Crowdagger est une trentenaire qui aurait voulu être une bikeuse vampirique, ou peut-être une camionneuse de l’Enfer. Comme ce n’est pas le cas, et afin de soulager sa frustration, elle écrit des romans, mélangeant ainsi sans état d’âme thématiques féministes et lesbiennes, intrigues surnaturelles, fusillades et grosses motos. ». Lizzie Crowdagger reprend en effet les codes du genre de la fantasy tout en faisant le récit d’une émancipation. Elle aborde les sujets délicats de l’accès aux hormones et à la chirurgie pour les personnes trans. C’est un mélange détonnant et inattendu. Et finalement, une fois le livre lu, de nombreuses questions émergent. Pour y répondre, nous avons voulu lui poser quelques questions.

BBX : Qui êtes-vous Lizzie Crowdagger ?

Lizzie Crowdagger : J’avoue que je ne sais pas trop quoi répondre. Au niveau personnel je suis lesbienne, j’ai fait une formation en informatique mais je suis actuellement au RSA, je suis militante féministe et communiste libertaire. Du point de vue « littéraire », j’ai commencé à écrire de la fiction en 2000. J’ai commencé à diffuser mes textes sur Internet, je suis ensuite passée par l’auto-publication avant de rencontrer un éditeur, Dans nos histoires.

Pourriez-vous revenir sur la genèse du roman ? Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

C’est venu en deux temps : d’abord, j’avais envie d’écrire les aventures d’un gang de lesbiennes hors-la-loi avec des vampires, des louves-garous, etc., parce que la fantasy urbaine (créatures surnaturelles dans un monde contemporain proche du nôtre) est un genre que j’apprécie beaucoup, mais où il n’y a pas forcément beaucoup d’histoires avec des lesbiennes comme protagonistes.

À ce moment-là, je savais quel genre d’histoire je voulais écrire, et j’avais une idée des personnages, mais il me manquait un angle d’approche, et notamment savoir qui raconterait ce qui se passe, de quel point de vue, et j’étais un peu bloquée. Il me manquait le personnage de Cassandra, la narratrice, qui est une femme trans et, à la base, une humaine ordinaire qui ne fait pas partie du gang et va les découvrir en même temps que la personne qui lit. Je crois que j’ai eu l’idée de cette approche en voyant des présentations médiatiques de parcours trans, où c’était toujours sur-dramatisé, présenté comme quelque chose d’étrange et limite d’irréel ou surnaturel : j’avais envie de prendre un peu le contre-pied de ça et d’avoir un personnage dont la transidentité est plutôt vue comme quelque chose d’assez «ordinaire», notamment par rapport aux choses extra-ordinaires auxquelles elle va être confrontée.

Une Autobiographie transsexuelle (avec des vampires) est un roman étrange et surprenant, peut-être justement parce qu’il mêle des thématiques féministes et fantasy. Pourquoi ce choix ?

J’écris avant tout ce que j’aimerais lire, et il se trouve que j’aime la fantasy mais que je suis souvent frustrée de ne pas y retrouver plus d’héroïnes qui ressemblent (toutes proportions gardées) à moi, ou aux copines avec qui je peux traîner. Donc ce n’est pas un choix conscient, je ne me suis pas dit « tiens, si j’utilisais la figure du vampire pour aborder les thématiques féministes ? ». C’est juste que je suis une féministe qui aime bien les vampires.

Cassandra qui semble ne désirer qu’une vie « normale » se révèle, et s’accepte aussi, tout au long du roman. Le roman ne peut-il pas être lu aussi comme une invitation à l’émancipation pour vos lectrices ?

Si, sans doute, ainsi qu’à des formes de solidarité entre des personnes qui partagent une oppression. En tout cas, ça fait partie des choses que j’avais en tête en l’écrivant.

Est-ce important pour vous de présenter toute galerie de femmes lesbiennes ou trans aux caractères bien trempés ?

Je pense que j’ai écrit ce roman avant tout pour me faire plaisir : je n’ai pas décidé de centrer l’histoire autour de lesbiennes ou de femmes trans par volonté militante, mais plutôt parce que j’étais frustrée de ne pas trouver beaucoup de livres où c’était le cas. Cela dit, il y a peut-être un côté militant dans le fait de m’autoriser à le faire, de m’affranchir de certaines pressions (y compris intérieures) : je ne sais pas s’il y a quelques années je me serais permise d’écrire un roman comme ça, je me serais peut-être dit « tout de même, il faut que ça parle à tout le monde, donc qu’il y ait un minimum d’hommes comme protagonistes, que ça ne soit pas trop communautariste, etc. ».

L’homosexualité féminine est une thématique présente dans la littérature de fantasy même si elle reste marginale. Que pensez-vous de la représentation des lesbiennes dans la littérature ?

Je pense qu’il y a une évolution positive : avant, les seules représentations de lesbiennes et de femmes bisexuelles qu’on avait, c’était soit des monstres ou à éliminer ou à remettre dans le droit chemin, soit des représentations hyper-sexualisées présentes uniquement pour aguicher les hommes hétérosexuels, soit éventuellement un mélange des deux. Maintenant, on trouve aussi (ou en tout cas en plus grand nombre) des lesbiennes et des femmes bisexuelles qui sont de vrais personnages. Par contre j’ai l’impression que, quand il y en a c’est, quand même plutôt des personnages relativement secondaires, et qu’il reste difficile de trouver des livres où elles sont au premier plan.

Pour finir, ce roman a été publié en 2011. Vous avez d’autres projets en cours ?

Oui. Il y a notamment Enfants de Mars et de Vénus qui, à part quelques éléments thématiques (les thématiques lesbiennes et féministes notamment) n’a pas grand chose à voir avec Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) : ça ne se passe pas dans le même univers, il y a quelques éléments fantastiques mais beaucoup moins de surnaturel, et un aspect polar ou roman noir plus présent. Par ailleurs j’ai aussi écrit le premier jet d’un roman qui, lui se situe dans le même univers qu’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) et où l’on en retrouve quelques personnages (même s’ils ne jouent pas un rôle central). Cela dit il y a pas mal de corrections à faire avant de commencer à envisager de le montrer à des éditeurs, donc une éventuelle publication ne sera pas pour tout de suite.

Une Autobiographie Transsexuelle (avec des vampires) est publié (et disponible en accès libre intégral) aux éditions Dans nos histoires et d’autres textes de Lizzie Crowdagger sont téléchargeables légalement sur son site.

 

photos : Wir sind die nacht

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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One Comment

  1. GF says:

    Ça a l’air … GÉNIAL. Merci pour la découverte Leslie !

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