La Mégère apprivoisée 4

Quand la misogynie se révèle féministe : la Mégère apprivoisée de Shakespeare

La Mégère apprivoisée de Shakespeare, écrite au 16ème siècle et transposée aux années 1960 à l’époque du Mouvement de libération des femmes, se jouait jusqu’au 20 mars au Théâtre de la Ville à Paris. Pour la première fois, cette célèbre comédie, souvent qualifiée de misogyne est mise en scène par une femme : Mélanie Leray dans une adaptation très audacieuse… et féministe!

Des sœurs jeunes et jolies qui se jalousent, un époux moins violent qu’il n’y paraît et qui fait succomber la plus acariâtre des belles filles, un décor suranné de casino, une chanteuse façon The Supremes : l’occasion pour nous de revenir sur cette adaptation.

Une Mégère sublime et moderne

Catherine (jouée par Laetitia Dosch) est la jeune « mégère », aux longues jambes dévoilées par une robe jaune pâle bien sage pour un caractère qui l’est moins. Catherine crache en effet littéralement sur les hommes autour d’elle et leurs caresses, sur sa sœur qu’elle maltraite, peut-être par jalousie de l’attention qu’ils lui portent. Catherine se débat contre la soumission de son temps et semble donc réservée au célibat.

C’est sans compter sur la cupidité d’un père qui, nonobstant la réputation épouvantable du caractère de sa fille, souhaite la marier au plus offrant. Catherine trouvera un mari malin Petruccio (interprété par Vincent Winterhalter) dont elle gagnera la préférence puis sa considération en faisant l’éloge de la soumission générale des femmes. Elle apprend en effet de son époux le pouvoir des mots et comprend de quelle façon la flatterie permet subrepticement de dominer les autres. Nous ne sommes pas si loin des enseignements du Corbeau et du Renard chers à nos jeunes années de primaire.

La Mégère apprivoisée façon 21ème siècle par Mélanie Leray est extrêmement audacieuse. Sa mise en scène tout d’abord transpose cette pièce qui se déroule à Padoue en Italie dans un décor de casino, façon série B et pluie de billets verts mais sans Sharon Stone. L’appareillage vidéo proposé permet de donner à voir toutes les facettes des protagonistes qui ne cessent de mentir. Certes Catherine danse et c’est ce que nos yeux de spectateurs voient, mais la vidéo projetée permet de voir le zoom sur son visage qui se tord de douleur et d’affront quant au sort que son mari lui réserve lors des premiers jours de son mariage. Certes Catherine crie sa non-soumission, mais c’est son visage emprisonné par un casque de fer que nous voyons sur grand écran. Les chansons et les danses donnent un air de comédie musicale à la fois triste comme l’enterrement de ceux que l’on aime et léger comme le mariage d’une lointaine cousine de la campagne. Les costumes donnent des airs de mafiosi aux hommes, les femmes manient l’art oratoire dans leurs habits transparents.

Quand le féminisme se cache sous l’apparat de la misogynie

En revenant sur le récit en lui-même de la pièce, comment expliquer que Catherine, si rétive à toute autorité masculine se laisse épouser puis dominer par son mari Petruccio ? C’est moins par la violence, qu’elle soit symbolique ou réelle, que Petruccio arrive à dominer sa femme que par la doucereuse complaisance qu’ils ont l’un pour l’autre. Doucereuse complaisance qui consiste à oublier toute la colère de la mégère en faisant comme si elle n’était que le révélateur d’une femme amoureuse qui aimerait entendre, malgré elle, des roucoulements derrière ses colères.

“Dès qu’elle viendra, je vais lui faire lestement ma cour. Supposons qu’elle vocifère ; eh bien, je lui dirai tout net qu’elle chante aussi harmonieusement qu’un rossignol. Supposons qu’elle fasse la moue, je lui déclarerai qu’elle a l’air aussi riant que la rose du matin encore baignée de rosée. Si elle reste muette et s’obstine à ne pas dire un mot, alors je vanterais sa volubilité et je lui dirai que son éloquence est entraînante ; si elle me dit de déguerpir, je la remercierai, comme si elle m’invitait à rester près d’elle une semaine. Si elle refuse de m’épouser, je lui demanderai tendrement quand je dois faire publier les bans et quand nous devons nous marier.”

Etre d’une gentillesse terrible avec l’être aimé, l’empêcher de littéralement vivre à force d’attention dévorante, détruire sa mauvaise humeur avec tant de prévenance, c’est tout la signification de la violente délicatesse de Petruccio – et c’est ce qui d’ailleurs mortifie Catherine :

“Et ce qui me dépite plus encore que toutes ces privations, c’est qu’il fait tout cela au nom du parfait amour.”

Catherine finit par céder, autant par épuisement que par abnégation, et acceptera de voir le monde par les yeux de son époux. Si Petruccio voit la lune en plein soleil, sa femme admettra que c’est bien la lune qu’elle voit en dépit du bon sens. Si Petruccio affirme le contraire à l’instant suivant, Catherine le suivra également. Si cette relation semble être le comble de la misogynie, incarnant la tyrannie de l’homme sur la femme, elle peut aussi être comprise dans sa globalité : percevoir l’homme dans toutes ses contradictions, ses caprices irrationnels, son immaturité métaphysique, sa volonté de plier le réel à son désir, et le dépit qui peut suivre lorsque le réel reste hors d’atteinte du désir. Cette femme-là, aussi soumise à son mari soit-elle, va bientôt connaître celui-ci mieux qu’il ne se connaît lui-même et pouvoir dès lors prévenir ses désirs et ses retournements d’humeur avant lui. L’homme dominant devient alors la marionnette de la femme soumise et doit se soumettre aux pulsions et aux ambitions de son épouse. Qu’on ne s’y trompe donc pas. L’avenir de Catherine, c’est Lady Macbeth, soit la femme sans qui l’homme ne serait rien.

La mise en scène de Mélanie Leray va moins dans le sens d’une séduction que d’une domination réciproque entre Catherine et Petruccio. Il n’est pas également interdit de penser que la pièce traite aussi de l’entente sexuelle entre un homme et une femme comme le montre la scène de sexe si rare au théâtre entre les deux protagonistes nus. Il suffisait que Petruccio apprenne à Catherine à se faire aimer, de façon plutôt rude, reconnaissons-le, pour que Catherine se décide à l’aimer à son tour. Amour certes incorrect mais qui triomphe entre ces deux êtres qui ont su manier l’apparence et donc le réel mieux que les autres.

Prochaines dates :

Sceaux, les Gémeaux du 24 au 29 mars 2015
MC2 : Grenoble du 1er au 10 avril 2015
Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines les 16 et 17 avril 2015
Brest, le Quartz les 5 et 6 mai 2015
Maison de la Culture de Bourges du 11 au 13 mai 2015

 

 

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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