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Gabrielle, d’Agnès Vannouvong, un roman sur le désir d’enfant

Née en 1977, Agnès Vannouvong enseigne les gender studies à Genève et publie cette année son deuxième roman, Gabrielle, la suite d’un premier opus remarqué, Après l’Amour. Nous l’avons rencontré.

Dans Après l’Amour, nous suivions Gabrielle, trentenaire fraîchement célibataire qui tentait de pallier l’absence de Paola en accumulant les conquêtes. Gabrielle, encore qualifiée de « Dom Juan en jupons » au début de ce deuxième opus, rencontre Hortense et tombe follement amoureuse d’elle. Elle aspire désormais à devenir mère, mais Hortense est beaucoup plus âgée et n’a rien à lui offrir « sinon un amour bancal, merdique ». Autour de Gabrielle gravitent François et Malik, qui forment le parfait modèle du couple stable. Eux aussi, veulent un bébé. Tout comme Britney, célibataire et hétérosexuelle, qui veut « un enfant rien que pour elle » et collectionne les hommes.

Gabrielle est un roman empreint d’une très grande sensibilité qui brosse, dans un style à la fois poétique et nerveux, le portrait d’un groupe de trentenaires autour des questions du désir d’enfant et de la parentalité. Si l’amour y apparaît sous un jour assez sombre, qualifié d’”hécatombe”, le roman est porteur d’un profond espoir. La prose d’Agnès Vannouvong libère un souffle vivifiant et émancipateur reléguant les relents nauséabonds de la Manif pour Tous et tous ceux qui souhaitent « museler ceux qui s’aiment », aux oubliettes.

Extrait :  ” Je voulais un enfant. On voulait tous des enfants. On quittait doucement les rives de la trentaine, médusés, un peu abîmés. On avait fait des choix de vie, et la liberté avait un prix. Il suffisait de se regarder, là, de près, pas besoin de loupe, l’effet de réel agrandissait les blessures, les rides aux coins des yeux, le pli sur le front, les mèches blanches, à l’œil nu. On avait nos vies égoïstes et confortables, nos sorties, les bistrots, les verres, les concerts, le théâtre, le cinéma. De la culture et de l’émotion sans limite. Il nous manquait pourtant quelque chose. On voulait transmettre, procréer, vivre une aventure hors de soi, donner la vie, éduquer des enfants.

BBX : Vous étudiez les gender studies à Genève. Comment êtes-vous arrivée à l’écriture ? Cette recherche universitaire a-t-elle une influence sur votre travail d’ auteure de fiction ?

Agnès Vannouvong : Glisser de la théorie à la fiction fut un processus lent, inconscient. Si je me remémore mon rapport à l’écriture, il date de l’enfance. Au collège, j’ai écrit un recueil de nouvelles, au lycée, une pièce de théâtre, à la fac, une thèse. L’écriture a toujours été présente. La recherche académique apporte une certaine rigueur qui m’a sans doute servi dans mon travail fictionnel. Ecrire de la fiction, c’est lâcher prise, c’est s’abandonner aux affects et assumer un « je ».

Il me semble difficile parfois de trouver des romans avec des personnages lesbiens qui soient véritablement « écrits ». Est-ce que vous êtes influencée par certaines œuvres de fictions ?

Pas vraiment. Mes goûts littéraires sont larges. J’aime Virginie Despentes et sa radicalité, Jean Genet et son engagement politique, ou encore Gilles Leroy et sa mélancolie.

Pourquoi avoir centré votre roman sur la thématique du désir d’enfant, et peut-être plus généralement sur la question de la parentalité ?

Entre Après l’amour et Gabrielle, le temps est passé, la narratrice a vieilli, l’affolement des conquêtes a disparu, elle est dans un désir de construction. Mon projet était d’écrire un roman choral qui parle de notre époque, de brosser un portrait de jeunes gens d’aujourd’hui, un prof de lettres en couple avec un boulanger qui vit à Belleville, une historienne de l’art amoureuse d’une femme plus âgée, et puis leur bande de copines, l’une chercheuse, l’autre, informaticienne. Gabrielle dépeint une génération de Parisiens de la classe moyenne. Ils approchent des rives de la quarantaine, ils sont à un seuil, un tournant, un passage, font le bilan de leur vie autour de cette question cruciale de la parentalité. Pour les femmes, le corps est soumis à l’horloge biologique. Pour les hommes, le temps n’est pas un ennemi, mais d’autres difficultés se posent.

Il y a, jusqu’à la dernière « section » du roman quelque chose de très triste qui se dégage à la lecture, une conception pessimiste de l’amour, en tout cas en ce qui concerne les personnages féminins.

Gabrielle veut un enfant. Elle aurait préféré le faire en couple, mais depuis le début, les choses se présentent mal avec Hortense qui a vingt ans de plus qu’elle et qui est déjà mère. Gabrielle n’est plus toute jeune et doit prendre une décision, la décision d’une vie, car avoir un enfant, c’est être responsable, et pour toujours. Leur séparation déclenche la mise en route du projet. C’est un mal pour un bien.

Le personnage de Gabrielle choisit de concevoir un enfant avec le couple formé par Malik et François. Pourquoi ce choix de la coparentalité ?

Cet enfant se fait entre amis, au-delà de la chair. L’amitié, c’est aussi une forme d’amour. Et puis, il était indispensable de confronter les destins de mes personnages. Quand je commence un roman, c’est toujours à partir du désir d’une forme littéraire. Gabrielle est un roman choral qui présuppose du mouvement, un chassé-croisé, un entrelacs entre des personnages, amis de longue date. Aussi, Gabrielle se tourne-t-elle tout naturellement vers son meilleur ami.

Dans Après l’amour, on suivait la narratrice dans ses rencontres avec différentes femmes, dans Gabrielle, au contraire, le « spectre » est beaucoup plus large : des pédés, des lesbiennes, un personnage hermaphrodite etc.

J’aime l’inscription dans le présent. On ne peut parler de notre société sans voir qu’elle a considérablement évolué autour des questions de genre, notamment. Ce groupe d’amis et leur entourage reflètent la diversité sociale, culturelle et identaire d’aujourd’hui.

Y a-t-il une volonté militante dans votre démarche d’auteure ?

Je ne suis ni militante, ni activiste. Je pose un regard sur les gens, les choses, le quotidien, je mets en scène des situations, j’observe à la loupe l’hyper réel. L’écrivain s’accapare de l’intime et du public, comme le chirurgien utilise le scalpel pour ouvrir les corps, disait Zola. Il se trouve que j’ai commencé l’écriture de ce roman bien avant les débats sur le mariage pour tous. A un moment donné, il m’a fallu éteindre la radio, arrêter de lire la presse car j’étais pétrifiée par la violence des propos. Gabrielle est un roman de l’extrême contemporain, il est dans l’air du temps, bien malgré lui.

 

 

 

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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