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Riche et subtile, Le Cercle de Stefan Haupt, surprend

À travers l’histoire d’amour de Röbi et Ernst, en couple depuis près de 60 ans, le film de Stefan Haupt met en scène l’aventure du Cercle, un club caché d’”homophiles” – comme se plait à les appeler son fondateur, Rolf -. Les membres du Cercle produisaient une revue trilingue du même nom mais organisaient également de superbes soirées aux décors somptueux. Mêlant habilement passages documentaires et fiction, Stefan Haupt dévoile un pan du milieu intellectuel suisse.

Le Cercle n’est pas un docu-fiction, au sens où nous l’entendons. Il ne s’agit pas ici d’affreuses reconstitutions qui ont eu la part belle à la télévision mais d’un montage alterné entre passages véritablement interprétés et séquences documentaires. Le montage tout en subtilité et en fluidité, évite aisément les lourdeurs d’un genre ardu.

Zurich, 2014. Ernst et Röbi sont un couple d’un certain âge (à partir de 80 ans, on cesse de compter). Röbi se produit encore dans les cabarets de la ville suisse, il est travesti mais avant tout comédien et chanteur. Ernst le soutient de toute son âme de professeur de littérature à la retraite. Rappelant invariablement la grâce des homosexuels filmés par Sébastien Lifshitz dans Les Invisibles, le poids de leur histoire et leur douceur nous atteignent immédiatement.

Zurich, 1956. Ernst enseigne dans une école de jeunes filles, la littérature française via le scandaleux ouvrage, pour l’époque, L’Étranger d’Albert Camus. Il ne tarde pas à rejoindre Le Cercle, un club secret d’”homophiles”. Composé d’intellectuels et d’artistes, Le Cercle produisait une revue diffusée dans le monde entier via une liste de membres internationaux. On y trouvait surtout des textes littéraires et des articles relatant les activités d’autres clubs d’homosexuels du monde entier en trois langues -français, allemand et anglais- mais aussi des dessins et des photos de jeunes éphèbes joliment dessinés.

Cette émulation intellectuelle ne fut rien sans les soirées que mettaient en scène Le Cercle. Réunissant jusqu’à 800 personnes, ces bals costumés conviaient les abonnés de la revue qui pouvaient alors se rencontrer, échanger, militer mais surtout vivre leur sexualité en toute insouciance le temps d’une nuit. Röbi faisait également partie de la garde rapprochée du Cercle. En charge du spectacle des bals, il se travestissait ou jouait de petites pièces écrites par Rolf, le fondateur de l’association. Bien que l’homosexualité ne fut pas un délit, à cette période, en Suisse contrairement à l’Allemagne, par exemple, elle était extrêmement mal perçue et se devait être cachée des regards extérieurs. Le Cercle apparaissait alors comme un espace de liberté, un véritable bol d’air. Ernst se dissimule sans cesse dans son quotidien, au sein de sa classe, auprès de sa concierge, derrière ses cravates de jeune professeur ou encore auprès de ses parents. Dans le local du club, il retrouve les siens. Beaucoup plus assuré, il affiche un sourire épanoui et des chemises à motifs.

Le film s’organise entre la narration des deux protagonistes, âgés, qui évoquent tour à tour leur histoire sentimentale mais aussi le contexte historique quant à l’homosexualité. Zurich apparaissait comme une terre de liberté où gays et lesbiennes étaient tolérés et avaient leurs espaces. La fin des années 1950 est un souffle nouveau pour les homosexuels. Bien que cachés, il se sont départis de la guerre, se sont réappropriés une terre neuve -la plupart sont immigrés d’Allemagne- et organisent leur vie entre leur profession officielle et leurs activités artistico-littéraires-.

” Les mêmes droits pour tous, voilà mon communisme.” Félix, membre du Cercle.

Malheureusement, dès 1959, les homosexuels commencent à être fichés par la police qui enquêtent sur de nombreux meurtres au sein du milieu de la prostitution masculine. Des lois de plus en plus répressives sont adoptées par le conseil municipal zurichois et mettent Le Cercle au bord du gouffre. Le club doit fermer ses portes en 1967. Les plus jeunes membres ne se laissent pas abattre et prennent la relève en 1968, avec la revueClub 68.  Cette année-là, les forces de l’ordre trop occupées par les révolutions européennes oublieront de réprimer les homosexuels, qui en profitent pour se mettre en avant et commencent à revendiquer ouvertement leurs droits. Dans le film, le couple âgé dépeint cette époque avec exactitude et Stefan Haupt se charge de mettre en scène les faits insidieux, les non-dits et le langage corporel indescriptible de deux amants. Ces passages fictionnels, d’une grande pudeur dans la plupart des séquences, peuvent se révéler assez crus. Les scènes de prostitution masculine ouvrent un monde sombre, caché, violent et extrêmement froid, contrairement aux scènes d’amour dans la chaleur du petit appartement d’Ernst.

Röbi et Ernst se battent depuis cette époque.  Ils ont refusé de quitter la Suisse et ont vécu leur histoire d’amour ouvertement – bien que les parents d’Ernst aient fermé les yeux jusqu’à leur décès-.

En 2003, le maire de Zurich célébra leur mariage. Le premier mariage homosexuel suisse.

Le Cercle de Stefan Haupt, 1h42, en salles.

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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