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Homo, fils de prolo : le dilemme de Didier Eribon

L’année dernière sortait En finir avec Eddy Bellegueule, premier roman remarqué d’Edouard Louis, dédié à un autre romancier… Didier Eribon. C’est que les deux hommes partagent un vécu commun. De la honte d’avoir honte.

Il était déjà militant homosexuel de longue date. Il cachait cependant un secret bien moins avouable : celui d’être issu des classes populaires. Dans Retour à Reims, Didier Eribon exprime la honte d’être soi : soi comme homosexuel, soi comme enfant d’ouvriers parvenu à s’extraire de sa condition sociale pour devenir un sociologue reconnu. Comment s’affranchir des identités sociales et sexuelles ? L’adaptation au théâtre par Laurent Hatat de son livre est l’occasion de revenir sur cette question qui a taraudé des générations d’homos, filles et garçons.

La pièce s’ouvre sur un décès, celui du père de Didier Eribon, qui le décide à revenir à Reims, la ville de son enfance et de son adolescence, après plus de trente ans d’absence. Si différent de sa famille, il revient sur les traces douloureuses de son passé. Ce père disparu est le prétexte à retracer, à travers les discussions avec sa mère et les photos familiales, l’histoire de sa famille ouvrière. Au bout de ce fil d’Ariane, pointe sous les affres de homosexualité inavouée, la honte de sa classe sociale pendant ses jeunes années.

Sur les traces du Retour à Reims, dont est fidèlement inspirée la pièce, on plonge avec Eribon dans un voyage mental et social. Récit d’une vie en apnée. Déconstruire la honte longtemps éprouvée à être le fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage. Mentir pendant des années, même à ses intimes, sur ses origines familiales. Comment faire correspondre la vie d’un intellectuel parisien, qui a fait siens les codes de la culture dominante, avec cette enfance faite de loisirs dits “populaires”, comme le football ou les bals ? Eribon monte dans l’ascenseur social et, petit à petit, intègre malgré lui une forme de honte de ses origines, occultant ce qui le relie à sa famille. L’école qui le comble, le sépare de son frère, autrefois si proche, désormais jeune apprenti boucher alors même que Didier Eribon devient le premier de sa famille à rentrer au lycée. Entre la haine sourde de l’homme arrivé, à l’égard de sa famille restée sur la ligne de départ, et la volonté farouche du sociologue de lutter contre la domination sociale, Eribon s’asphyxie.

“Ne pas m’exclure – ou ne pas être exclu – du système scolaire m’imposait de m’exclure de ma propre famille, de mon propre univers. Tenir les deux sphères ensemble, appartenir sans heurts à ces deux mondes n’était guère possible. Pendant plusieurs années, il me fallut passer d’un registre à l’autre, mais cet écartèlement entre les deux personnes que j’étais, entre les deux rôles que je devais jouer, entre mes deux identités sociales, de moins en moins liées l’une à l’autre, de moins en moins compatibles entre elles, produisait en moi une tension bien difficile à supporter, et, en tout cas, fort déstabilisante.”

Militant engagé pour les droits des homosexuels, Didier Eribon a été l’un des initiateurs du Manifeste pour l’égalité des droits de 2004, prélude à la première tentative de mariage homosexuel en France par Noël Mamère. Le décès de son père l’interroge sur le fait qu’il ait beaucoup plus investi la cause de la domination des homosexuels que la question de la domination sociale. Pourquoi, alors qu’il a subi une double domination, l’une sexuelle, l’autre sociale, Didier Eribon a-t-il tant écrit sur l’une et jamais sur l’autre? Est-ce parce qu’une fois devenu un intellectuel connu, il lui était devenu impossible de se rattacher à ses origines populaires?

«Fils de l’injure et fils de la honte», Didier Eribon établit que c’est son homosexualité qui explique sa recherche d’un avenir différent de celui de ses camarades de classe, cantonnés aux professions manuelles. C’est par le biais de la littérature qu’il parvient à se créer un imaginaire homosexuel, comprenant que les valeurs traditionnellement viriles d’une ville de province des années 70 peuvent être différentes dans un ailleurs géographique, social et temporel.

“C’est à dire que je choisis la culture contre les valeurs populaires viriles. Parce qu’elle est un vecteur de “distinction”, c’est-à-dire de différenciation de soi d’avec les autres, d’écart institué avec eux, l’adhésion à la culture constitue souvent pour un jeune gay, et notamment pour un jeune gay issu des milieux populaire, le mode de subjectivation qui lui permettra de donner un appui et un sens à sa “différence” et, par conséquent, de se bâtir un monde, de se forger un ethos autre que celui qui lui vient de son milieu social.”

Ce destin qui s’inscrit dans les années 70 est encore visible aujourd’hui, quand un enfant des classes populaires disparaît du système scolaire ou quand il est toujours difficile aux fiertés lesbiennes de s’assumer sereinement. Ces deux parcours d’affranchissement accomplis par Didier Eribon ont été difficiles. Ils le sont tout autant aujourd’hui et une fois le livre refermé, le rideau rouge tombé, on se demande si l’histoire ne se répète pas.

 

 

NB : Les travaux de Didier Eribon s’inscrivent dans ceux du récit de la honte sociale d’Annie Ernaux, de Pierre Bourdieu ou de Richard Hoggart. Mais ils ont également libéré la parole de la honte homosexuelle comme le montre récemment l’immense succès du roman d’Edouard Louis En finir avec Eddy Bellegueule.

Photo de couv : Simon Gosselin

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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3 Comments

  1. Artemisia.g says:

    C’est tellement, cruellement vrai… Je plussoie. Etre gouine ou pédé cela peut mieux se vivre dans certains milieux favorisés ( je dis bien ”certains”, donc over-cultivés, de gôche tout ça) car cela fait partie de la démarche de distinction (par rapport à la “plèbe”) que développent les plus aisé-e-s. La véritable honte au fond c’est de venir d’un milieu un peu “crasse”, pas cultivé du tout, super simple, n’ayant aucune connaissance des codes en vigueur. Ce regard plein de condescendance qui se pose sur vous lorsque vous osez évoquer d’où vous venez… un regard mêlant bienveillance pleine de pitié et léger, oh si léger, mépris… il claque comme une gifle et bien vite vous recommencez à mentir.

  2. Kolia says:

    “Immense succès” du roman d’Edouard Louis, est-ce que c’est pas exagéré ? Succès d’accord, succès relatif aussi : quelques articles, de bonnes critiques, un peu de bruit, mais vite dissipé…

  3. Sara says:

    200 000 exemplaires vendus en 2014 du très bon livre d’Edouard Louis quand un livre qui fonctionne bien s’écoule en moyenne à 15 000 copies. Je crois bien qu’on peut parler de succès.

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