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Elle et moi : chronique d’un téléfilm lesbien

Toi qui crois que la vie lesbienne à l’écran a commencé par the L World, voire pour les plus anciennes d’entre nous, par le baiser torride entre Willow et Tara, laisse-moi te rappeler un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

On est mercredi 12 novembre 2003. Après une heure d’espagnol et deux heures de technologie au collège Michel Rocard d’Ozoir-la-Ferrière, tu es de retour chez toi, seule. Ton père travaille encore aux PTT, dans sa petite camionnette bleue et ta mère ouvre toujours des comptes aux «jeunes actifs» à l’agence BRED de Champigny-sur-Marne.

Après avoir dévoré avec enthousiasme ce qui te semblait à l’époque le fin du fin en matière de gastronomie (pommes de terre surgelées et steak haché ketchupi), tu t’installes confortablement dans ton canapé et programmes le magnéto pour pouvoir regarder compulsivement ce film que tu as repéré samedi dernier en lisant Télé 7 Jours : Affaires de femmes sur M6 ((A girl thing pour nos amies anglophones). En effet, chaque après-midi de la semaine, M6 diffuse un téléfilm aux thèmes souvent variés et toujours joyeux : des adolescents fugueurs, des femmes prises au piège dans des sectes (sans Raël), des divorces douloureux. La vraie vie quoi.

Et ce mercredi, M6 diffuse donc le film qui animera tes nuits dans les prochaines années. Le résumé, qui tient sur le dixième d’un billet d’un dollar est le suivant : Elle Macpherson (surnommée the Body, métaphore très filée de son sublime corps) joue le rôle de Lauren, une jeune femme trouvant la vie vraiment trop difficile avec les hommes, qui tombe amoureuse d’une MILF comme on en fait encore à l’époque : Casey interprétée par Kate Capshaw. Pour les plus cinéphiles d’entre nous, elle est également l’épouse de Steven Spielberg et la rapide amante d’Harrison Ford dans Indiana Jones et le Temple maudit. Un pedigree à la hauteur de son brushing.

Toi, tu en es toujours à découper  dans Girls les articles sexo qui t’expliquent que ce n’est pas grave de tomber amoureuse de sa meilleure amie parce qu’ «à cet âge, tu sais, le caractère des filles change. Un jour, un garçon finira aussi par te plaire». Alors comprends bien que la vision de ces deux femmes qui se tournent d’abord autour, façon le miel et les abeilles, et qui finissent, dans un océan de bougies parfumées à la vanille, sur fond de free jazz, à jouir en s’effleurant les seins, comprends bien que cela te met littéralement en transe.

Elles sont belles toutes les deux à aller danser dans un club rempli de lesbiennes de la Navy, à se laver les dents dans la salle de bain (summum de l’intimité), à se tenir la main. C’est la psy de Lauren qui est contente. Elle ose enfin «vivre», lui dit-elle. Comme les histoires d’amour finissent mal en général, Lauren et Casey, ce n’était pas vraiment pour la vie. Mais peu importe. Lauren cesse d’avoir peur «de ressentir des émotions» (toujours d’après sa psy) et commencera enfin à avoir envie de cesser de jouer à la pauvre petite fille, «très jolie mais tellement malheureuse.»

Pourquoi je te raconte tout ça en fait, toi à qui il suffit de googler «scène sexe lesbien» pour atterrir sur le best of de six saisons d’échanges buccaux de Shane McCutcheon ? Parce que ces images dans lesquelles tu vois Lauren coucher pour la première fois avec Casey (et la première fois tout court avec une fille), oui ces images, tu les as visionnées au bas mot 30 fois. En tout cas, tu les as assez visionnées pour que la cassette VHS finisse par sauter lors de ce fameux passage. Et aujourd’hui, treize ans plus tard, tu t’interroges.

Est-ce à cause de ce film que tu mets un point d’honneur à faire l’amour avec des bougies (au moins les dix premières fois dans une relation sérieuse)? Est-ce à cause de ce film et de cette obsession du passé de mannequin d’Elle Macpherson, que tu t’es abonnée à Vogue l’été suivant et as développé un véritable système de pensée autour du porno chic, très à mode à l’époque dans ces pages glacées? Est-ce parce que ton premier fantasme était une liane blonde que tu as du mal à regarder autre chose que les filles aux cheveux dorés d’au moins un mètre soixante-dix ? Tu n’en sais rien. Toujours est-il que née après la chute du Mur et avant la première guerre du Golfe, tu préfères Elle à Shane.

 

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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6 Comments

  1. C-M.C says:

    Wouah !

  2. Kim says:

    ah viens je vais t’embrasser le menton et le cou pendant des heures… Charme années 90 !

  3. Jo' says:

    très envie de le voir !!!!! et très bel article by the way :)

  4. Sacha says:

    Mais euh Willow et Tara, le premier bisou, c’est en 2000 (99?)… !

    Non mais je pinaille mais ça a l’air cool :)

  5. WillTMG says:

    Le premier bisous montré pour Willow et Tara c’est la saison 5 en 2001 mais dans la saison 4 il y a une magnifique cette de sexe déguisée en scène de magie. Parce que Willow qui tombe sur l’oreiller en nage et haletante, ce n’était pas QUE pour le sort ! Et d’ailleurs Whedon réitère en saison 6 dans la chanson de Tara lors de l’épisode “Once more with feeling” ou Willow disparaît du champ vers le bas du corps de Tara et où la seconde suivante la dite Tara se met à léviter : coincidence ? Je ne crois pas non.

    Voilà pour la minute fan de Buffy.

    Pour revenir à ce téléfilm, je ne l’ai pas vu et pourtant j’ai l’âge d’être tombé dessus. Je crois que j’ai raté ma vie de lesbienne alors. ^^

  6. Leloup says:

    Bien cet article ! Si comme moi on est née entre la chute du mur et la guerre du golfe mais qu’on a pas eu la chance d’être plongée aussi tôt dans la grande marmite de la culture lesbienne (même hétéronormée) c’est bien de savoir qu’il y a eu autre chose. Par contre, une peu dur sur the L word. J’ai pas encore trouvé mieux niveau frisson mainstream (mais s’il y en a qui ont des idées, je suis preneuse ! :)

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