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MATIAS AGUAYO : « Dans la musique, les hommes font tout pour garder le pouvoir et leurs privilèges »

Matias Aguayo, c’est un peu l’homme nouveau du monde de la musique électronique. Imaginez un rayon de lumière noire éclairé par de loufoques et absurdes cymbales tropicales. Imaginez un micro, et une voix lointaine qui déjouerait les codes rythmiques dans un espagnol ritualiste. Imaginez aussi un peu de poussière d’or chaude et tribale, versée sur les yeux d’une nouvelle génération d’artistes cosmopolites animés par une seule et même inspiration : unicité, surréalisme et esthétisme.

Vous aurez vite dépeint la musique de Matias Aguayo et de ses acolytes signés sur son label Cómeme. Cómeme n’est autre qu’un des plus riches et innovateurs viviers d’artistes créés au cours de ses dernières années. Philipp Gorbachev, Ana Helder, Alejandro Paz, Daniel Maloso, Lena Willikens, tous, sans exception, de parts et d’autres du monde, brillent de par ce drôle d’anticonformisme qui caractérise leur son. Matias Aguayo à sa tête, inspiration majeure et orfèvre de la fameuse “District Union”, nous fait le plaisir et l’honneur d’être des nôtres pour la Wet For Me XXL Edition du 30 janvier prochain. Pour l’occasion, nous lui avons demandé de nous parler… des femmes, du monde paternaliste de la musique électronique et de sa vision de la production musicale. Interview.

Tu pourrais me dire quelle femme t’inspire le plus aujourd’hui ?

Il y en a plus d’une, mais comme je dois choisir je dirais Lena Willikens. Tout ce qu’elle fait, de ses idées qu’elle partage avec moi à ses dj set, productions, que ce soit dans un club ou à la radio avec son émission « Sentimental Flashback », m’inspire profondément.

Tu es à la tête du label Cómeme, label dans lequel les femmes sont plutôt assez bien représentées…

Oui, je suis heureux de dire que les femmes sont très importantes au sein de Cómeme, même si proportionnellement il y en a moins que d’hommes. Mais c’est quelque chose que j’aimerais voir évoluer.

L’argentine Ana Helder est l’une d’entre elles, tu l’as rencontrée comment ?

Via MySpace, c’était en 2008 ou 2009, je commençais tout juste à monter le label. Elle mettait de la musique en ligne de temps en temps, elle suivait Cómeme également sur MySpace. Dès la première écoute j’ai trouvé sa musique très unique et son approche du son, des arrangements, très particulière. Ana Helder donne envie de danser, d’une façon très riche en termes de rythme ; c’est original, c’est unique, et j’ai tout de suite aimé ça.

Tu as quel rapport avec les artistes que tu produis sur Cómeme ?

Ma vision de la production est très old-school. En fait je ne m’occupe d’aucun arrangement concernant la musique des artistes avec lesquels je travaille. Je les aide à aller au bout de leur inspiration, si je le peux, à travers mon expérience et ce que je sais faire. Je m’asseois avec eux, j’écoute leurs démos, je les aide à choisir les tracks qui doivent être travaillés pour un EP ou un album et ensemble, au studio à Berlin (appelé « The District Union »), on finit les chansons, on essaie de les améliorer, en ajoutant des enregistrements ou en remplaçant des sons. J’aime travailler avec des artistes qui ont une « vision », une idée qui m’attire et qui me donne envie de les aider, de les supporter jusqu’au bout. C’est super de travailler comme ça, c’est excitant et ça me permet de m’épanouir tout autant que quand je travaille sur ma propre musique.

Et avec Lena (Willikens), comment ça s’est passé ?

J’ai rencontré Lena à travers des amis, plus particulièrement Korkut Elbay et Christian S, qui sont également sur Cómeme et on est devenus très proches, très vite. Je me suis installé dans son studio à Cologne pour l’été, on a beaucoup partagé musicalement, et joué ensemble. Puis elle est venue me voir au Chili à un moment où j’y étais et on s’est partagé la scène pour quelques soirées. Sa sélection musicale m’a toujours beaucoup fasciné. Sa façon de faire de la musique aussi. Puis je l’ai aidée à finaliser les morceaux de son EP et ça, je crois que c’est une des choses les plus excitantes qui me soient arrivées en 2014…

Tu joues avec elle d’ailleurs pour la Wet For Me XXL Edition le 30 janvier…

Oui ! J’adore jouer avec Lena. Il y a beaucoup d’amour entre elle et moi niveau musique. Sa totale liberté musicale est contagieuse et m’inspire, ses sets très pointus me poussent à aller toujours plus loin dans le choix musical. J’espère que nous réussirons à inspirer à cette nuit spéciale notre vision très personnelle de l’idée de « chaos »…

Chouette ! En parlant de ça… Les femmes ne sont pas bien représentées dans le monde de la musique électronique, tout le monde le sait. Tu as ta propre idée du pourquoi du comment de la chose ?

Je pense que plusieurs facteurs mènent à cette situation de déséquilibre. Nous vivons dans une société patriarcale, et même si le monde de la musique électronique est perçu comme un espace où la modernité et l’ouverture d’esprit sont de rigueur, il n’y fait pas exception pour autant. Prends la Techno. Elle est automatiquement connectée à l’idée de « technologie ». Et regarde tous ces mecs qui se croient supérieurs dès que l’on commence à parler « technique » et qui se sentent obligés de prendre cet air paternaliste avec les femmes quand il s’agit de choses techniques… Combien de fois a-t-on vu un promoteur ou un ingénieur du son régler un truc sur la table de mixage quand une fille mixe ? Chose qu’il n’aurait jamais faite si un mec avait été aux platines. Le savoir c’est un gage de pouvoir dans le monde de l’électro, et ne pas partager ce savoir te permet de rester aux contrôles. Dans la musique, les hommes font tout, à différents niveaux, pour garder le pouvoir et leurs privilèges, parfois même en tentant d’intimider avec du charabia technique. En gardant la connaissance pour eux, ils créent des structures où les hommes sont maîtres.

Tu as l’impression que les choses changent ?

Ces structures, il faut contribuer à les déconstruire. Alors je pense que personne ne devrait se dire « les choses changent ». C’est mauvais, c’est une zone de confort qui n’est pas constructive, c’est comme penser que le progrès est automatique ou naturel. Le chemin vers l’égalité entre hommes et femmes est encore long et seul un solide processus peut nous y guider. La pire chose à faire aujourd’hui serait de se dire que parce qu’on commence à beaucoup parler des femmes dans la musique techno, le travail est fini et les choses évolueront bien et par elles-mêmes. Si ça se trouve dès demain, le sujet des femmes dans la musique techno disparaîtra de nouveau de nos écrans, comme si leur présence n’était qu’un éphémère sous-genre de la musique de club dont les gens ne parleraient que pendant quelques mois. Nous devons insister sur les choses, approfondir les réseaux déjà créés et inventer de nouvelles manières d’aborder le sujet, pour qu’il revienne à l’infini.

Et pour les professionnels de l’industrie musicale je parle ici de profonds changements dans leur manière de travailler. Que ce soit les promoteurs ou les gens des labels qui osent prétendre qu’il n’y a pas assez de femmes qui font de l’électro… ils devraient sérieusement revoir leur manière de travailler. S’ils ne trouvent pas ces femmes, c’est qu’ils n’ont pas assez cherché. La scène musicale ne peut évoluer par elle-même seulement parce que certaines femmes sont douées. Pour moi, en 20 ans, les choses n’ont pas assez évoluées.

Tu es un véritable féministe en fait ?

Il existe tellement de variations et possibles acceptations du féminisme que cette interview me semble un peu courte pour en débattre dans le détail (sourire). Et la question de savoir si un homme peut être féministe est également un débat assez large et complexe propre au féminisme. Peut-être que ce n’est pas à moi de définir si l’on peut me percevoir comme féministe, anti-sexisme, etc. La seule chose que je peux faire c’est me montrer ouvert et au courant des sujets liés au féminisme tant dans mon travail que dans la musique que Cómeme met en avant !

Et c’est aussi ce que fait Barbi(e)turix grâce en particulier aux soirées Wet For Me, d’où notre invitation ! 

Je suis ravi de faire partie de ça ! (sourire). Dix ans d’action, c’est quelque chose d’important, de grand, qui permet d’aller au bout des choses et de toucher le public, je me sens honoré d’avoir été choisi !

 Pour finir, à quoi ressemble la nuit parfaite pour toi ?

Je dirais… Des backstages vides, une salle survoltée remplie de danseurs passionés, les gars de la sécurité qui bougeraient la tête au rythme de la musique et qui ne tilteraient pas si quelqu’un monte sur scène pour venir me voir aux platines ou sur les enceintes pour danser…

 

Toutes les infos sur la Wet for me ici.

Adeline

 

Adeline

Caution musicale de la team et rédactrice en chef du mag Heeboo, Adeline est amatrice de sonorités brutes et de soirées sans façons. Elle aime : le bleu / ponctuer ses interventions de points / râler. Ses soirées à elle (et à tout le monde) : Sneaky Sneaky.

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One Comment

  1. C-M.C says:

    cool intv, merci !

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