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Doris: fanzine américain queer et féministe

En entrant dans la librairie Bookthugnation dans le quartier de Williambsurg à Brooklyn, je ne pensais pas tomber sur pléthore d’ouvrages -d’occasion- concernant les gendre studies… Le choix fut cornélien. Cependant, un autre étal attira mon regard. Celui des fanzines. Barbi(e)turix est aussi un fanzine. Forcément, je me devais de m’intéresser à ce que nos co-fanzineur(se)s américain(e)s produisaient. J’eus un coup de coeur pour Doris. Je pris trois numéros différents, les trois derniers -du 29 au 31-, de tailles inégales et d’épaisseurs variées. Bingo ! La chose est féministe, queer et respecte à la lettre les règles du fanzinat. Découverte.

” Tous les fanzines, flyers et posters étaient fabriqués à la sauvette à bas prix : la photocopieuse était reine, les ramettes de papier de mauvaise qualité et les originaux le plus souvent égarés. Explique le vétéran du punk, Jon Savage.”

Extraits du #29

Doris respecte ces codes du fanzine punk. D’une publication à l’autre, les formats des ne se ressemblent pas. Parfois en couleur, parfois en noir et blanc, Doris varie aussi les tailles et les épaisseurs. Doris vit au gré des humeurs, des envies et des inspirations de sa rédactrice unique. Cindy Crabb vit à Athens dans l’Ohio. Si aucun de ses éditoriaux ne mentionne son âge ou sa profession, l’on sait qu’elle publie Doris depuis 1991, qu’elle s’est intéressé au féminisme depuis cette période voire un peu avant et qu’elle s’affirme punk, un peu anarchiste et surtout queer. Ses fanzines se vendent entre 2 et 5 dollars selon la qualité d’impression et l’épaisseur de la publication, de quoi repayer l’impression des numéros à venir. Ceux que je me suis offerts sont en noir et blanc, de qualité modeste et sont écrits à la machine à écrire comme Cindy Crabb le mentionne dans le numéro 29 :

« Doris #29. Written in the Winter of 2012 in Rutland Ohio on my sweet blue manuel typewriter on the desk Miguel found me at thé New To You dumpster. »

 Couverture du #29

Parfois, elle écrit à la main. Bien qu’appliquée, son écriture n’est pas toujours lisible, un peu bancale. Les articles sont parfois agrémentés de dessins dits naïfs voire enfantins la représentant ou illustrant les thématiques abordées, avec douceur. Elle aime également à produire des photomontages pour ses couvertures et certains des écrits sont superposés à des dessins extraits d’encyclopédies ou encore à des grilles de mots croisés. Les publications ne respectent pas de calendrier établi. Elles sont le fruit d’envies, d’inspirations. Cindy Crabb est aussi une passionnée de fanzines, ne s’attardant pas uniquement sur sa production mais vendant sur son site Internet d’autres créations, qu’elle aime particulièrement.

Il semblerait que le cadre formel soit  mis en place. Qu’en est-il du fond ? Qu’écrit Cindy Crabb ?

Elle use du médium fanzine comme d’un journal ponctuel, d’un journal parfois intime, parfois révolté voire militant. Elle part de son intimité pour parvenir à de belles réflexions sur le féminisme, l’identité sexuelle, l’amitié. Elle se pare de menues anecdotes mignonnes et symboliques, souvent animalières. Mais ces beaux objets sont aussi le lieu de discussions autour d’entretiens avec des membres d’associations ou des collectifs militants.

Couvertue du #30

Mais, dans le numéro 29, un texte nous a particulièrement touché : « How I Quit Worrying And To Love Being Queer ». L’auteure s’attache à dérouler sous nos yeux la manière dont depuis le collège, elle tente consciemment ou non, de lutter contre le schéma hétéronomé patriarcal qui semble être la norme. Elle entame sa réflexion en décrivant son incompréhension face à sa non-acceptation de ce destin auquel chacune de ses camarades semblait se plier avec aisance.

« There was constant and continuing pressure. Who do you like ? What guy do you like ?  What guy do you like ?  What guy do you like ? »

Puis, peu à peu, elle a réussi à résister à tout cela, à toutes ces obligations faites femmes. Quand elle était ado’, la notion de queer n’existait pas encore, elle était une indéfinie, ne se considérant ni comme trans, ni comme lesbienne, ni même comme bi et encore moins comme hétéro. Sans identité, sa construction a pris des années au gré de ses rencontres, de ses lectures et de ses expériences.

« I was seen as butch, but I felt more femme and there was still always that underlying feeling that I did not really belong. I was still a traitor. Gay girls don’t like semi-gay girls. »

Refusant la domination ancestrale et quasi mondiale des femmes aux hommes, elle s’interroge lorsqu’elle a tout de même des aventures avec eux. Déchirée, elle parvint à se construire avec ses convictions et ses contradictions. Ces dilemmes qui font partie de nous.

Extraits du texte

Ce texte, très fort, donne à voir qui est Cindy Crabb. Quelqu’un qui s’interroge, réfléchit, donne des pistes de réflexions. Mais qui, aussi, n’a pas de solution à tout et lance pêle-mêle histoires intimes, anecdotes amusantes et historiettes touchantes. De Doris, se dégage un joli dynamisme qui nous touche directement. Parce qu’avouons-le, nous n’interrogeons pas notre essence, chaque jour mais nous sommes aussi un dédale de complexités allant de la pensée philosophique jusqu’à la trivialité la plus basse en passant par de sympathiques moments d’égarement.

Couverture du #31

« On retrouve là encore le souffle Dada, cet élan frondeur qui conduit Tristan Tzara, dans le droit fil du Cabaret Voltaire, à lancer la revue Dada (1917). Cette revue DIY par excellence, en s’écoulant en dehors de tout circuit de distribution traditionnel, devient une éclatante confirmation d’indépendance et témoigne, à ce titre, d’un indéniable accroissement de la puissance d’exister. » décrit Fabien Hein, sociologue, à propos des fanzines punks dans son livre Do-It-Yourself, autodétermination et culture punk.

On n’a pas trouvé mieux.

Tout l’univers de Doris, ici.

Angie

 

 

Et cette citation colle parfaitement à Doris.

 

Le site de Doris regorge d’informations sur l’art du fanzine mais contient aussi des textes et quelques dessins de l’auteure américaine.

 

Angie

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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