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Festival Chéries-Chéris : Où sont les gouines ? Les bi-e-s ? Les trans ?

Pour sa vingtième édition, le festival Chéries-Chéris (du 25 novembre au 2 décembre derniers) a fait fort. Plus de quatre-vingts séances étalées sur huit jours dans les grandes salles du MK2 Bibliothèque, une soirée d’ouverture au Silencio et Arielle Dombasle comme marraine. La nouvelle équipe a transformé ce rendez-vous automnal LGBT+++ en un événement pailleté mais néanmoins riche. Chez Barbi(e)turix, Dieu sait si on aime les paillettes, en revanche, ce que l’on aime moins, c’est lorsqu’un festival de cinéma se prétend LGBT+++ alors que la qualification de festival gay serait plus juste. Décryptage.

Quelques chiffres…

Il suffit de prendre le programme des deux dernières années pour se rendre compte, et ce malgré un changement de direction, que les séances de films lesbiens, bis, trans ou queer ne sont pas légion à Chéries-Chéris. Quelques menus calculs permettent de visualiser la chose :

2013 : 46, 7 % de séances de films gays pour 24, 4 % de séances de films lesbiens, 0 % de séances de films bis, 13, 3 % de séances de films trans et 20 % de séances de films dits LGBT -qui étaient principalement des documentaires militant englobant soi-disant toute “la communauté LGBT+++”.

2014 : 48 % de séances de films gays pour 20, 7 % de séances de films lesbiens, 0 % de séances de films bis, 9,6 % de séances de films trans et 20,7 % de séances de films dits “+”  – qui concernaient une palette de films allant de The Smell of us Larry Clark aux films de Derek Jarman, ayant pourtant une dominante gay… -.

Rajoutons, par ailleurs, que ces deux dernières années, le festival a été ouvert ET clôturé par un film gay…

Évidemment, innocentes que nous sommes, posons-nous cette question : N’y-a-t-il pas dans le monde, un film dont le synopsis traiterait des orientations sexuelles L, B, T ou +++ qui soit de qualité telle qu’il pourrait être l’objet d’une séance importante ? Apparemment, non. À cet égard, nous n’évoquerons pas les choix d’avoir mis en avant, cette année, Praia do futuro (en ouverture) ou Pasolini (en clôture), qui, mauvaise foi mise de côté, ne méritaient certainement pas un tel statut. L’absence de programme de courts trans, cette année, nous chagrine également.

Venons en, désormais, à la nouvelle équipe de Chéries-Chéris, qui, aurait pu pour cette année, miser sur la parité, l’égalité, le partage, le lien entre les orientations sexuelles. Et bien, non. Sur cinq programmateur-rice-s, SEULE répond présente, une jeune femme contre quatre hommes cisgenres.

Si la marraine du festival est bel et bien une femme (Arielle Dombasle), elle est surtout une icône gay, largement applaudie par ce public masculin lors de la cérémonie d’ouverture !

Qu’est ce qui justifie de tels chiffres ?

Certes, l’organisation d’un festival de cinéma n’est pas chose aisée comme peuvent en témoigner les disparations récentes du Festival du Film Asiatique de Deauville ou encore du Festival Paris Cinéma, rattrapés par la réalité économique, dans un contexte de suppression des subventions. Ajoutons à cela que Chéries-Chéris existe depuis 20 ans pour promouvoir des films faits par des personnes appartenant à des minorités sexuelles. Autant dire que la tâche était, d’avance, ardue.

Mais cela peut-il réellement justifier une ligne éditoriale clairement orientée vers un public gay et où les films lesbiens, sont relégués au rang de simple caution ?

On pourrait évidemment justifier cette disproportion par le simple fait que les femmes ont moins facilement accès à la réalisation (que ce soit financièrement ou temporellement), mais ça ne suffit pas. Il suffit de voir le programme du Festival Outfest qui a lieu chaque année à Los Angeles. Les films lesbiens ne manquent pas à l’appel, et depuis quelques années, nous assistons à une recrudescence de films lesbiens, et de surcroît, de bonne qualité.

Mais où étaient-ils lors du festival ? Qu’est-ce qui justifie réellement un tel écart dans la programmation ? Rien. A part peut-être, une fois de plus, et à l’instar du festival de Cannes, la croyance que les femmes sont partout, alors qu’elles ne sont que devant la caméra. Celles derrière la caméra son rarement mises en avant, et nous ne vous parlons même pas des courts métrages lesbiens qui – qualité à part- sont faits par des hommes.

Où est la visibilité lesbienne au festival ? Arielle Dombasle dans sa vidéo de promotion en compagnie de Dita Von Teese ? Vidéo à l’esthétisme gay ? Au fantasme quasi hétéro ? Était-elle sur scène, à l’ouverture et à la clôture du festival ? Était-elle dans le discours de Cyril Legann ? Était-elle dans les choix des films d’ouverture et de clôture ? Non plus.

Quid de la bisexualité, complètement absente de la programmation ? Que dire de l’infime part réservée aux trans et aux “+++” ? Sont-ce des sexualités que l’on peut trouver au sein de la brochure du Festival, parmi les annonces de soirées ou autres publicités  ?  Au sein des corps masculins dénudés, qui nous rappelle les cover boys de Têtu, pas une seule femme n’y figure.


Alors pourquoi s’appeler festival LGBT +++ quand près de 50% des films ont des thématiques gays, quand une majorité des soirées organisées sont gays ? Pourquoi vouloir à tout prix feindre un festival de cinéma pour la représentation des minorités sexuelles par les minorités sexuelles s’il s’agit de films gays pour les gays et par les gays ? Il y a déjà Cannes pour représenter la société des hommes, Chéries-Chéris devrait être là, autant pour les lesbiennes que les bi-e-s, les trans ou les gays.

Pouvons-nous espérer que l’année prochaine soit à la fois égalitaire et respecte la palette des couleurs de l’arc-en-ciel qui est censé nous représenter ?

Mais le festival Chéries-Chéris n’a pas été le seul à nous décevoir. Le Marais Film Festival qui s’est tenu à Paris du 11 au 17 novembre dernier avait également une programmation majoritairement gay  à l’image de son affiche -sur laquelle un couple d’hommes se tenait par les épaules et les hanches-. Vingt-neuf programmes étaient prévus pendant cette semaine : vingt étaient consacrés à des oeuvres gays, huit au cinéma lesbien et un concernait les deux orientations puisqu’il s’agissait de la carte blanche au Porn Film Festival de Berlin. Aucun ne touchait à la bisexualité ou aux trans. À sa décharge, le festival inaugurait sa première édition, cette année. Espérons qu’il fasse mieux l’année prochaine.

Cerise sur le gâteau : le palmarès

Revenons en aux plus anciens, à Chéries-Chéris, la cérémonie de clôture annonçait également le palmarès des différents jurés. Tenez vous bien, le Grand Prix a été décerné à Larry Clark pour The Smell of us ! Malgré le respect que nous avons pour la filmographie de Larry Clark, il semble que son nouvel opus n’ait pas de rapport explicite avec quelque thématique LGBT…Continuons. Le Prix de Jury est revenu au film Je suis à toi de David Lambert, long-métrage narrant l’histoire d’un prostitué argentin en relation avec un boulanger belge. Du côté des documentaires, Anastasia Mordin et Lidia Terki sauvent l’honneur avec leurs deux films Le Projet Sextoy et Sextoy Stories qui ont reçu le prix du jury dans leur catégorie… Mais le Grand Prix a été remis à Rien n’oblige à répéter l’histoire de Stéphane Gérard. Enfin, parmi les courts-métrages, Le Retour de Youhann Kouami a obtenu le Grand Prix tandis que Rémi Bigot reçoit le Prix du Jury pour Juillet Electrique.

Sur six récompenses, donc, une seule a eu la chance de tomber entre les mains de réalisatRICES. On dit merci qui ?

Angie et Sarah

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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12 Comments

  1. eniram says:

    Bonsoir,

    autant je trouve en effet que les gays sont surreprésentés dans le festival chéri chéries, autant ce n’est pas une raison pour donner de fausses infos ! ;)

    Il y avait au moins un film bi, “Appropriate behaviour, et l’excellent film 52 tuesdays, si son sujet principal est la transidentité voit l’un des deux personnages principaux être bi…

    Le film Rien n’oblige à répéter l’histoire est un film juste hyper QUEER donnant la parole à des activistes transpédégouines et surpasse largement les films “gouines” de la compétition en qualité, mais alors très largement!

    L’exemple du Marais film festival est également particulier : celui-ci est à l’initiative de l’éditeur et du distributeur Outplay, dont le catalogue est principalement composé de films pd…cela peut être contesté, mais leur cible est plus les pds que les gouines.

    Question que je vous pose du coup : en tant que programmateurs de festival queer, doit on tenter une parité à tout pris au risque de programmer des films plus mauvais que d’autres?
    Doit on indiquer sur nos grilles films pd, films trans etc? ( pour moi, clairement, la réponse est non et je suis toujours horrifiée de voir à quel point les séances sont genrées dans les festivals lgbtqi+ ) mais cela n’engage que moi…)

    En tant que spectateurs, doit orienter nos choix de visionnement en fonction de la sexualité présupposée des protagonistes?

    Bref, qu’en pensez vous?

    ps pour l’équipe Barbieturix : j’aimerais bien vous contacter pour vous parler d’un festival sur bordeaux, je fais comment pour vous joindre? En passant par votre site, je n’ai jamais eu de réponse? ;)
    ps2 : je ne fais pas partie de l’équipe de chéri chéries
    ps3: je suis gouine ;)

  2. C-M.C says:

    Avec Ariele Dombasle en marraine, il n’y a rien de choquant. (La Barbe non plus n’a pas vidéo-zapé la clôture.)

    Il semblerait que tous les oeufs ne soient pas dans le même panier, donc, merci Barbieturix d’en avoir fait tout un détail.

  3. Frame25 says:

    Je crois que le problème ne vient pas des programmateurs mais bien du manque de films lesbiens de qualité. Suffit de voir les films lesbiens programmés: peu, très peu sont de qualités. On pense alors qu’ils ont pris les meilleurs… Alors les autres, n’imaginons pas…
    A voir aussi or festival, sur youtube par exemple, les films lesbiens disponibles. J’ai l’impression que depuis des décennies, les films lesbiens sont majoritairement à l’eau de rose, ou bien, on tombe dans le porno queer façon Jouvet qui à mes yeux, n’a rien d’esthétique et me dégoûte plus qu’il n’attise mon désir.

    Je suis d’accord pour le Marais Film Festival, c’est pour ça aussi que j’y ai pas mis les pieds. Mais il y a une réalité, les femmes sont beaucoup moins présentes que les hommes dans le cinéma. Ca compte.

    Donc, faîtes de BONS films lesbiens, bi, trans quand vous êtes une femme. Affirmez-vous dans ce milieu largement masculin. J’ai dit: de BONS films…

    Ps: Il y a Cineffable qui dédie toute sa programmation aux films lesbiens, bi, trans etc.

  4. C-M.C says:

    @ eniram,

    moi, j’en pense rien à vrai dire.

    nb : tu peux faire dans le ps4 aussi, elle est déjà sortie.

    #check !

  5. Sarah says:

    @frame 25:

    Certes il y a Cinefable, mais selon moi, ce n’est pas comparable. Il s’agit d’un festival non mixte, et il ne touche donc que des femmes (ça c’est un autre sujet), toujours est-il qu’il est spécifiquement féministe et lesbien tandis que le marais festival et cheries cheris sont des festivals qui s’autoproclament LGBT.

    En ce qui concerne la qualité des films lesbiens, c’est au goût de chacun. Parfois il y a peu de moyens mais l’envie de faire quelque chose. Le festival outfest par exemple, propose un très bonne sélection de films lesbiens. Les films sont là, sans doute pas assez mais ils sont là. Les films trans aussi sont là. Cette année il n’y avait aucune thématique trans.

    Donc on ne peut pas dire que le problème ne vient pas des programmateurs, certes les femmes ont moins de moyen et de temps pour faire des films mais il y en a et ce n’est pas une raison suffisante pour justifier la programmation bancale.

    Encore moins pour justifier les soirées gays en majorité, la brochure du programme à l’esthétisme gay avec des mecs à moitié à poil en mode cover boys de têtu. Ça ne justifie pas non plus les films d’ouverture et de clôture qui étaient aussi, franchement, de mauvaise qualité. Et ça ne justifie pas non plus l’atmosphère, l’ambiance, la mise en scène entière du festival qui était gay…

  6. eniram says:

    @sarah : pas forcément de thématique trans mais 8 films étiquetés trans lors du chéri chéries de cette année. Penses tu qu’il faille une thématique à tout prix? Et étiqueter chaque séance en la rangeant dans une catégorie? Est ce que tout le monde ne gagnerait pas à aller voir de qu’il se fait dans chaque sous catégorie?
    Quand à la qualité des films d’ouverture et de clôture, c’est aussi hyper subjectif : il s’agit de deux films, qui, pour ma part, m’ont été encensés par plusieurs personnes plutôt exigeantes…;)
    @C-M.C: pour te faire plaisir, je fais dans le ps4 : je bosse dans un ciné, je vois quantité de films par jours, j’ai du en voir 8 à chéri chéries cette année et j’ai été plutôt agréablement surprise par la plupart…sauf par un film lesbien horriblement chiant…;)

  7. branita says:

    Le film de Stéphane Gérard est autrement plus politique que ce que vous en dites, de même que ses remerciements pour la distinction obtenue au festival. Il est bon d’y jeter un coup d’œil.
    Je vous laisse les découvrir ici :
    https://www.facebook.com/historydoesnthavetorepeatitself

  8. eniram says:

    @branita : merci, complétement, ce film est extra!

  9. V13 says:

    Ba ; ça fait de décennies qu’on sait que les “identités” et autres “orientations” perpétuent les rapports sociaux en vigueur en les estompant, et réduisent la dimension politique des choix sociaux à des “pratiques”. Comme la “nation” a été instituée pour faire croire à la fraternité des possédantes et des dépossédées, et autres babioles historiques du même genre. “Nation”, dans les faits, c’est “propriétaires”, comme “lgbt”, c’est mec cisgay. Il n’y a rien à réviser là dedans, il nous faut changer d’approche.

  10. C-M.C says:

    merci erinam pour ta réponse. comme quoi les gouines charmantes ça existent et one knock out pour BBX et sa typo de la gouine macho ! #check

    pour rompre avec “le film lesbien chiant” je sais que demain, le 7 è genre organise au brady, la diffusion de “muriel fait le désespoir de ses parents.”

  11. K.Oh says:

    Il faut donc tout faire soi-même. @BBX : à quand le film (après les brefs très prometteurs) et la maison de production ? Je suis sûre qu’il y aura plein de figurantes volontaires ;D

    PS : Merci pour ce debriefing. Mais du coup : quid de la programmation et du palmarès fictif, avec les films qui selon vous auraient pu/dû être diffusés et primés dans ces festivals ?

  12. eniram says:

    Perso, sur les films vus, mon coup de cœur absolu a été Rien n’oblige à répéter l’histoire.

    http://www.institutfrancais.com/fr/actualit%C3%A9s/premiere-de-rien-noblige-repeter-lhistoire-de-stephane-gerard-laureat-louis-lumiere

    Gros coup de coeur pour 52 tuesdays aussi, ainsi que pour le film Vivre!

    Du queer, du trans/bi et du pd…;)

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