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Chinawoman : « Paris est la Grande Dame de l’Europe »

Ouverture d’un Certain Regard, 15 mai 2014, Festival de Cannes. Une salle de cinéma, un public plongé dans le noir, Party Girl résonne dans le film du même nom : « Avant j’étais tellement fragile. Je suis devenue si sauvage. Avant je pleurais, maintenant je n’en ai plus le temps ». Un goût amer, une mélancolie assumée aux atours de bal décadent, de valse triste qui tournerait à l’infini, de visages ternis par le temps, floutés par la distance, voilà ce qui vit dans la musique de Michelle Gurevitch, alias Chinawoman.

 Fille d’expatriés soviétiques, c’est en Europe que ses deux premiers opus, composés sur sa terre natale canadienne, trouvent le succès. « Ce qui définit ma musique, ce sont les échos de la chanson européenne et soviétique qui résonnent dans la chambre d’une femme née et élevée au Canada », explique-t-elle. Installée à Berlin depuis quelques années, elle y compose son 3e album, Let’s Part in Style. Moins de riffs, des mélopées synthétique plus sombres, des basses à la fois sourdes et légères, des beats libres et lumineux, ce 3e album est celui qu’on semblait tous attendre, l’album… berlinois. Let’s Part in Style est un nouvel album de famille, « une famille dysfonctionnelle, un peu boiteuse mais pas sans amour et pas sans parfois même un peu de champagne ». Plus de trois ans qu’on ne l’avait vue à Paris. Vendredi 5 décembre, elle plongera le Divan du Monde, dans son cabaret triste. Rencontre.

Tu as l’impression que ton inspiration a changée depuis que tu t’es installée à Berlin ?

Je ne pense pas que mon inspiration évolue en fonction de mes changements d’environnement, je dirais plutôt que chaque nouvelle phase de la vie amène ses propre priorités, ses propres défis. Je délaisse de plus en plus les peines de coeur quand j’écris ; pour mon troisième album, je me suis concentrée sur les thèmes de la vie, le caractère inévitable des choses, l’amitié… Plutôt que de se jeter sur l’autel de l’amour comme j’ai pu le faire auparavant, Let’s Part in Style traite plus de comment réussir à composer avec la vie et l’amour. Maintenant, c’est quelque chose qui changera sans doute dans mes prochaines chansons, tout change tout le temps dans la vie !

Et pourquoi Berlin, et pas Paris, ou même Moscou, d’ailleurs ?

Je crois qu’en ce moment, Berlin attire de plus en plus d’esprits créatifs et larges d’esprit. La ville bouillonne d’initiatives innovantes dans des cadres miteux, on a vraiment l’impression d’assister à une histoire qui s’écrit devant nos yeux. Puis tu sais, à Berlin, tu peux avoir un appartement bien plus grand qu’à Paris pour un loyer dérisoire. J’aime sincèrement Paris, mais pour moi, elle reste la Grande Dame de l’Europe. Berlin en est la petite sœur bohémienne. Je me suis dit que c’est celle-ci que je préférais séduire dans un premier temps…

J’ai cru comprendre que tu avais grandi bercée par de la musique européenne, et russe en particulier…

Oui, mes parents avaient quelques K7 sans titre remplies de chansons soviétiques. À l’époque, je pouvais m’asseoir et réécouter les mêmes chansons en boucle pendant des heures, j’essayais d’en décrypter les paroles. Ce n’est que récemment que j’ai pu en identifier une de mes préférées, grâce à l’aide de certains fans de musique russe sur ma page Facebook.

Et tu n’as jamais voulu écrire de chanson en russe ?

On va dire que je ne maîtrise pas assez bien les subtilités de la langue pour écrire une chanson. Alors oui, parfois je fais des covers de chansons russes pendant mes lives, mais je ne vois pas l’intérêt d’écrire en russe. Faire de la musique russe, ce n’est pas ma mission première. Ce qui définit vraiment mon style ce sont les échos de la chanson européenne et soviétique qui résonnent dans la chambre d’une femme née et élevée au Canada.

Un journaliste a un jour écrit qu’écouter ta musique c’était comme se plonger dans un album de photos d’une famille éloignée. Elle ressemble à quoi la famille de Let’s Part in Style du coup ?

Une famille avec quelques divorces j’imagine. Une histoire de liaison avec la belle-soeur. Un oncle qui porte de vieilles chaussures usées mais qui a parcouru le monde. Des grands-parents solides qui maintiendraient le fort. Une famille dysfonctionnelle, un peu boiteuse mais pas sans amour et pas sans parfois même un peu de champagne.

Il y a aussi quelque chose de très cinétique dans ta musique. Certains films, qui ont changé ta vie ?

Oui ! Huit et demi, de Fellini. Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l’été, de la réalisatrice Lina Wertmüller. Un homme et une femme, de Lelouche. The Grandmother, de David Lynch. Ou encore Cet obscur objet du désir, de Bunuel.

Let’s Part in Style est plus électronique que tes deux opus précédents non ? La folk, c’est fini ?

Je ne m’étais jamais vraiment rendue compte que ce que je faisais pouvait être classifiée comme de la folk. Mais oui, il y a sans aucun doute quelque chose de plus électronique dans Let’s Part in Style. Peut-être que c’est dû à Berlin, au fait d’être continuellement exposée à la musique électronique. Ou alors peut-être que ça vient de la tendance naturelle qu’ont les artistes à se plonger plus pleinement dans la production à mesure qu’ils prennent de l’expérience. C’est une tendance qui, je l’avoue, peut s’avérer dangereuse, et c’est pourquoi je vais me remettre à composer à la guitare.

Il y a beaucoup de mélancolie dans ta musique. Elle représente quoi, cette mélancolie, pour toi ?

La mélancolie est un désir de digérer l’instant. Une façon d’être témoin de la vie, un troisième oeil. Certaines personnes semblent pouvoir surfer sur la vague de la vie sans fin, avec facilité, et je trouve ça bien. Moi, j’aime prendre ce temps particulier qu’est la perspective de pouvoir réfléchir à ce qui vient de ce passer et à ce qui se passera ensuite. Ça revient à être à la fois devant et derrière la caméra. De cette manière, j’ai l’impression de vivre mon existence plus pleinement.

Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis ont utilisé une de tes plus belles chansons, Party Girl, extrait de ton premier album, pour leur film du même nom. C’est quelque chose que tu aimerais réitérer ? Tu as pu voir le film ?

Tu sais, pour moi, aucune expérience ne peut être réitérée, elles sont toutes uniques. Mais oui, je suis heureuse que ma musique ait pu être utilisée pour un si bon film, et bien sûr je serais ravie que cela se reproduise plus souvent. J’ai vu le film, oui, après que leur bureau m’ait contactée pour me demander les droits de la chanson. Et j’ai été très agréablement surprise. Party Girl est étrangement très authentique, particulier, sentimental. Tu sais, quand tu donnes naissance à une chanson, tu le fais pour qu’elle vive sa vie. Et je suis très fière de voir mes chansons grandir et me faire rencontrer des gens exceptionnels.

Adeline

Chinawoman sera en concert à Paris vendredi 5 au Divan du Monde, dans le cadre du Club LFSM.

Adeline

Caution musicale de la team et rédactrice en chef du mag Heeboo, Adeline est amatrice de sonorités brutes et de soirées sans façons. Elle aime : le bleu / ponctuer ses interventions de points / râler. Ses soirées à elle (et à tout le monde) : Sneaky Sneaky.

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One Comment

  1. C-M.C says:

    … et la tour eiffel, la grande dame de paris.

    j’ai trouvé que party girl était une histoire vraiment originale, mise en scène simplement et très bien interprétée : pour les amoureux du cinéma, c’est un long-métrage à voir qui fait redécouvrir le plaisir du 7 è art au grand écran …

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