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TRIBUNE : La peur au ventre

25 novembre. Journée de la lutte contre les violences faites aux femmes. Je lis les coupures de presse. Il faut voir comment les médias s’emparent du sujet. Ou plutôt ne s’en emparent pas. On traite le tabou à distance. À grand renfort d’enquêtes statistiques, de chiffres chocs. “130 millions, 216 000, 1 femmes sur 7, 35%, 67, 2″. Des camemberts, des organigrammes. C’est que faire parler les chiffres, ça évite de faire parler les femmes.

Et surtout, ça évite d’évoquer la terreur, la lâcheté, la frayeur, l’oppression banale et quotidienne. Ça permet de passer outre l’aigreur, l’aversion, la haine. Les femmes ne parlent pas, et ça arrange tout le monde. Aujourd’hui, journée de la lutte contre les violences faites aux femmes, on entendra pas parler de cette peur viscérale qui nous enchaine à nos maris, nos amants, nos pères, nos frères, nos voisins, nos collègues. De cette peur qui pend au fond de nos ventres quand il faut traverser la ville, seule dans le noir. On ne parlera pas de féminicide, on ne parlera pas de culture du viol, encore moins de patriarcat. Cette peur qui nous fait femme, elle est indicible.

J’ai toujours été une jeune fille “charmante”, surtout aux dires des passants. Oh, des compliments, j’en ai reçu, et bien avant d’avoir l’âge de porter des soutien-gorges. Enfant, j’étais flattée qu’on me trouve si mignonne. Ma mère me disait de refuser les bonbons, les caresses sur la joue, les mains tendues. Puis un jour, j’avais 11 ans, un homme m’a suivi jusqu’à chez moi. Il a trainé ses grosses godasses derrière mon moi d’enfant pré-pubère. Je sens encore son regard sur mon sac à dos customisé au Typex. J’ai refermé la porte d’entrée de justesse. Il a frappé contre la vitre et s’est léché les lèvres. Je voulais disparaitre, changer d’apparence pour qu’il ne me reconnaisse pas. Après tout, il savait où j’habite. Tous les soirs, je rentrais chez moi la peur au ventre.

Jeune femme, il ne se passe pas une semaine sans que mon corps ne soit l’objet de remarques, d’avances, de commentaires. A vélo, on veut savoir si “je me frotte à la selle”. A pied, si ma “chatte est rasée comme mes cheveux”. En jupe, si “il y a une petite culotte en dessous”. Si je suis seule, si je suis célibataire, si j’aime la fellation, si j’aime les filles, si je suce, si je suis une salope, si je veux qu’on me ramène, si je veux aller chez lui finir la soirée, si je bois un verre etc.. Mais on se fiche bien du “si”. Mon corps est un produit disponible, mis en vitrine. J’ai bien compris que je ne serais jamais tranquille. Alors j’élabore des stratégies. Fuir le regard, prendre des rues passantes, faire des détours, mettre une capuche, marcher vite, marcher droit. La zone urbaine est devenue un terrain de laser-game. La nuit, je me fais sniper, évitant les regards, transitant de trottoir en trottoir, enjambant les passages piétons. Je me fais invisible. Mais malgré ces stratagèmes, je marche la peur au ventre.

Mon vécu, celui des centaines de milliers de filles, appartient au non-dit, à l’ombre. J’ai bien compris que l’espace public ne m’appartiendrait jamais, alors j’ai voulu faire de mon espace intérieur un endroit safe. Echapper aux remarques incessantes sur mon physique, mon poids, ma place, mes devoirs en tant que femme. Parce que je n’ai pas envie d’être douce, patiente, dévouée, épilée, séductrice, attentionnée, à l’écoute, disponible, bonne en cuisine, organisée, maternelle. Je me fous de la mixité. Je me fous de la complémentarité. Je me fous d’avoir des hommes dans ma vie. Ce qui m’importe, c’est d’avoir la paix. Alors je me replie vers l’intérieur, mon espace contre le reste du monde. Je m’efface de la place publique. Mais quand je repense à cette nuit là, je m’endors la peur au ventre.

Les violences faites aux femmes ne sont pas des faits isolés mis côte à côte pour remplir un bel organigramme. La violence, et sa meilleure pote, la peur, sont les compagnons de route de toutes les femmes. Les femmes battues, violées, violentées, oui, mais pas qu’elles. Je vis avec ma peur, car, en tant que femme, je dois faire bien attention à ne pas être trop visible. Je risquerais de me prendre des coups.

Pour que la peur change de camp, il n’y a pas de miracles. Il faut sortir de l’invisible, dire l’indicible, reprendre la parole qu’on nous a confisquée. Le mois dernier, un homme m’a menacé et insulté parce que j’avais eu l’outrecuidance de ne pas me taire face à ses avances prononcées. Je me suis pris un coup de coude dans la tempe. J’aurais pu jouer le jeu de la femme invisible, mais la colère a pris le dessus sur la peur. J’ai porté plainte, j’en ai parlé autour de moi. Une pierre minuscule apportée à l’édifice de la lutte contre les violences faites aux femmes. Mais sous les pavés, la plage, non ?

Lubna

Photos tirées du film Darling, avec Marina Foïs.

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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One Comment

  1. martine vialet says:

    Merci pour ce fantastique article quant a la situation réelle des femmes dans ce monde, et ici en France Mais il faut espérer le combat c’est la visibilite, chacune doit trouver le moyen d’ajouter sa ” parole” à sa façon.
    PS / Pourquoi en France je n’entends jamais parler de Marylin French “Toilette pour femmes”" Ed Poche mais surtout tous ses autres livres ” La guerre contre les femmes” La fascination du pouvoir ” qui sont deux livres fascinants ” faciles ” à lire et, qui font parti des écrits Majeurs du féminisme. C’était juste une question en dehors du premier des trois en poche tous sont a peu prés introuvables- traduits de l’américain- à part dans les grandes bibliothèques…

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