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Valérie Mitteaux : “Les homos ont été un bouc-émissaire”

23 octobre 2012 à Marseille. Auriane et Julia, deux étudiantes, s’embrassent langoureusement devant une centaine de manifestants anti-mariage pour tous. Clic Clac. Le cliché de ce geste militant spontané fera le tour du monde et deviendra le symbole de ce rude hiver de combats – et de souffrances – qui aboutira au vote de la loi sur le mariage pour tous. Valérie Mitteaux a réalisé un documentaire à partir de cette photo : Le Baiser de Marseille, diffusé dans le cadre du Marais Film Festival, vendredi. Nous l’avons rencontrée.

Comment est le né le projet du Baiser de Marseille ?

Une semaine après la diffusion de la photo d’Auriane et Julia, Les Films de Force Majeure (la production, ndlr.) m’ont contactée afin de réaliser un documentaire, à partir de cette image devenue une véritable icône. Les deux jeunes femmes ne sont pas le sujet du film, il s’agissait de dresser un état de lieu, au sein de cette actualité chaude, des relations entre la France et l’homosexualité. Tout est allé très vite. Nous avons mis environ un an de la conception à la post-production, sachant que nous avons été presque entièrement financés par les participations de la plateforme de crowfunding, Ulule. Mais il me semblait évident de devoir faire quelque chose pour contrer toute cette violence qui a envahi nos espaces.

Pourquoi, alors que d’autres évènements anti Manif Pour Tous ont eu lieu (flashmobs, kiss-in, manifestations…) est-ce cette photo qui a marqué les esprits ?

Cette image a été réalisée tôt dans la chronologie des débats sur le mariage pour tous et a été vecteur de création d’autres évènements du même type. Auriane et Julia, qui ne sont pas homosexuelles, ont ouvert la voie à la solidarité de ceux qui n’étaient pas concernés, de prime abord. Leur geste, spontané, est apparu comme un exemple à suivre. Même si l’on peut trouver cette image trop parfaite – le cadrage est impeccable, les manifestants sont derrière les protagonistes, les jeunes femmes sont jolies et souriantes-, le hasard et l’élan présents confèrent à l’image, une certaine puissance. Et ce, d’autant plus qu’elle est le fruit du hasard : elles allaient déjeuner avec des amies, le photographe de l’AFP ne devait pas être présent et leur baiser n’a duré que quelques secondes avant qu’elles ne filent !

Comment, en tant que lesbienne militante,  avez-vous travaillé avec les antis mariage pour tous ?

Leur niveau d’ignorance sur le sujet était tel qu’il m’était impossible d’utiliser les entretiens que j’ai effectués. Ainsi, je n’en ai gardé que très peu et ai monté quelques images d’archives de leurs manifestations. Mais il ne s’agissait pas pour moi de faire parler les antis. Je ne suis pas journaliste, dans ce cas de figure, mais réalisatrice militante et je n’avais pas particulièrement envie de leur donner leur parole, étant donné la place qu’ils ont déjà pris dans l’espace médiatique à cette période. Je fais un travail à partir de mon point de vue, de mon milieu et mon milieu est celui des LGBTQI.

Pensez-vous que la France ait été scindée en deux à cette période ?

Je ne sais pas vraiment. Mais je pense que nous pouvons relier cette haine cachée à la peur. Non, pas uniquement à la peur de l’inconnu mais à l’angoisse de l’avenir qui nous pétrit de plus en plus. La France se rend compte qu’elle est aussi sujette à l’austérité financière, qu’on ne va plus pouvoir vivre aussi aisèment qu’auparavant. Et les homos ont été un bouc-émissaire, une minorité sur laquelle reporter ce qui ne fonctionne plus. Ça aurait pu être une autre minorité, comme cela a déjà été le cas. Mais la loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels a donné l’accès à un déferlement de violence inouï et inattendu. L’une des intervenantes du documentaire compare cette période à l’Affaire Dreyfus et explique que le mal qui a été fait est durable. C’est-à-dire, que nous avons reculé en termes de tolérance et d’ouverture. Nous sommes revenu à un climat de crainte et il s’agit à nouveau de faire un travail de terrain contre l’homophobie.

Est-ce que l’homophobie était, justement, enterrée avant les débats sur le mariage pour tous ?

Dans les années 2000, avec le vote du PACS, les médias donnaient à voir l’homophobie comme résiduelle. Or, nous avons bien vu que ce n’était pas le cas. L’homophobie était contenue mais La Manif Pour Tous a ouvert la porte à tous ceux qui n’osaient l’affirmer. Avant ce n’était pas chic d’être homophobe mais étant donné le nombre d’antis mariage pour tous, certains ont été soulagés de pouvoir s’exprimer… Ce que je regrette profondèment c’est que toutes ces organisations nauséabondes aient réussi à lever des fonds alors que nous, militants de toujours, ne parvenions pas à récolter de l’argent. Par exemple, à cette époque, La Manif Pour Tous a réussi à acheter une page dans Le Monde (130 000 euros, environ) quand nous sommes parvenus à nous offrir un encadré (7000 euros). J’aurais aimé que nous soyons moins sous le choc et moins dans l’attente que la loi passe afin de véritablement s’opposer à ces personnes qui nous ont fait souffrir.

Est-ce que Marseille a eu un comportement différent des autres grandes villes de France face à ces débats ?

Marseille n’est pas plus homophobe qu’une autre ville mais est, en revanche, plus sexiste… Malheureusement, ce sont deux attitudes qui peuvent se rejoindre et se lier. Pour certains hommes, être homosexuel, c’est perdre ses privilèges d’homme, par exemple… Il s’agit d’une ville très genrée où les codes de la féminité et de la virilité sont établis clairement : les filles sont apprêtées et les garçons doivent maintenir leur position de domination. Par ailleurs, il s’agit d’une ville paradoxale où il y a une homosocialité importante. Les hommes méditérannéens sont très tactiles, notamment, et restent beaucoup entre eux. Mais il y a pourtant une grande barrière entre cette attitude et la libération totale de la sexualité.  Le Baiser de Marseille va d’ailleurs être diffusé dans des centres sociaux lors de projections-débats en partenariat avec SOS-Homophobie, avec des classes de collèges et de lycées de la ville, afin de tenter de faire évoluer les choses…

Le Baiser de Marseille sera projeté vendredi 14 novembre à 20h dans le cadre du Marais Film Festival et sera suivi d’un débat avec la réalisatrice.

Pour connaître les autres lieux de projection du film, c’est ici.

Angie

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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3 Comments

  1. C-M.C says:

    Je préfère être un B.E qu’une victime.

  2. Caro says:

    Ca aurait été super aussi de poser la question à Valérie Mitteaux : pourquoi mettre en avant ce soi-disant “symbole” qu’est “le baiser de Marseille” qui sont deux filles hétérosexuelles – et pas vraiment des alliées soyons honnêtes – et qui ne sont pas pour l’adoption pour les couples de même sexe… ?

  3. Loli says:

    @Caro je pense que la réponse est dans le titre : ces 2 filles de la photo n’ont jamais été de bouc émissaires à l’école (c’est évident à en voir leur aisance). Je ne connais pas l’adolescence de toutes les lesbiennes de France, mais personnellement j’étais constamment insultée par un groupe de garçons (autant d’hétéros que de gays) de la classe de quatrième à la classe de seconde, puis le mépris fut moins assumé par la suite. On me traitait de tout, je n’étais qu’une merde à leurs yeux. Je pense que nous portons toutes ce traumatisme, qui se lit sur nos visages, et qui donne une image plus “faible”. C’est très dur comme situation, c’est pour ça je pense que le soutient de jeunes femmes hétéros bien dans leur peau est la clé de notre ouverture sociale. A quand la mode des femmes hétéros qui ont une copine (amitié) lesbienne (ça fait cool et branché), ce schéma que les gays ont essayé de nous chippé. Mais regardons les actualités féminines (Elle, Au féminin…) quand elles parlent d’homosexualité, elles abordent beaucoup plus souvent les lesbiennes que les gays. La preuve que les femmes hétéros préfèrent naturellement être plus proches des lesbiennes que des gays (ça ouvre leur espace d’identitaire sans du tout perturber leur façon de vivre).
    J’insiste un peu mais par expérience, des filles hétéros appréciaient énormément ma compagnie (nouveauté, curiosité respectueuse), il n’y avait que son copain qui m’agressait du regard et me méprisait. Tout comme les groupes LGBT où c’était des garçons gays qui me faisaient perdre confiance en moi en ridiculisant la femme en permanence (le jour où j’ai compris le sigle : Lesbophobie Gay Bi Trans mdr).
    Sincèrement, soyons féministes et non pro Gay, pour l’amour des femmes.

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