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July Jung brise les tabous coréens dans A Girl At My Door

Sélectionné à Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes, A Girl At My Door de July Jung, explore un village côtier de Corée du Sud à travers le regard de Young-Nam, policière mutée de Séoul en raison de son homosexualité. Solitaire et alcoolique, la jeune femme devra se battre pour s’intégrer mais aussi pour sauver Dohee, adolescente de 14 ans, victime de violences. Si les thématiques pesantes se multiplient au sein de cette romance, July Jung les met en scène avec délicatesse et subtilité. Nous l’avons rencontrée.

Young-Nam débarque au sein de ce village rural, en fait le tour du propriétaire avec un autre policier qui lui présente tel un metteur en scène, les décors, les personnages principaux et les intrigues qui surnagent de cet ensemble. Sous le regard méfiant des habitants, elle s’installe, mystérieuse, taiseuse accompagnée d’un mystérieux pack d’eau minérale -qui est composé, en fait, de bouteilles remplies d’alcool-. Il lui faudra peu de temps pour comprendre que Yong-Ha, principal employeur du patelin -bien que très pauvre- est une brute infinie, alcoolique et misogyne. Il élève, en compagnie de sa mère folle, la jeune Dohee, 14 ans. Régulièrement battue lorsque son père rentre le soir, celle-ci fuit dans la nuit. Un jour, elle se réfugie chez Young-Nam qui la recueille sous les regards accusateurs des villageois qui jamais n’oseraient s’élever contre Yong-Ha. Tout bascule lorsque ce dernier découvre l’homosexualité de Young-Nam.

Derrière ses lunettes rondes à monture fine et sous son carré noir, July Jung nous fixe et répond à nos questions en coréen. Accompagnée d’une interprète, elle attend patiemment la fin de la traduction de chaque question pour nous sourire chaleureusement.

Comment cette histoire vous a-t-elle été inspirée ?

Quand j’avais 20 ans, j’ai lu une petite histoire dans laquelle un maître chérissait son chat et celui-ci le lui rendait bien. Un jour, le maître adopte un second chat, qu’il chérit encore plus. Un matin, il trouve une souris dans sa chaussure. Il pense que c’est une vengeance du premier félin et le bat. Mais le lendemain, il en trouve une deuxième, cette fois-ci, écorchée et dépecée. Le chat ne se vengeait pas, mais sacrifiait ses repas pour son maître. Pensant qu’il avait été battu parce que celui-ci n’arrivait pas à manger la souris, il lui avait facilité la tâche en ouvrant la seconde. Cette fable a fait beaucoup de chemin dans mon esprit et j’ai saisi, les deux points de vue de celle-ci. Les deux personnages ne peuvent communiquer explicitement et je me suis demandé comment la communication pouvait être possible. Ainsi, le chat peut être apparenté à Dohee quand le maître pourrait être Young Nam.

Pourquoi avoir choisie de faire de Young Nam, personnage principale, une lesbienne ?

Le sentiment clef du film est la solitude. Pour qu’elle puisse comprendr Dohee, il fallait que Young Nam soit seule aussi. Et cette solitude lui est imposée par plusieurs élèments : son métier de policière, qui lui confère une certaine autorité et donc, une distance avec les habitants du village. Et son homosexualité qui l’a éloignée de Séoul, puisque ce fut la cause de sa mutation et qui donne à voir sa solitude comme une fatalité.

Est-ce que l’homosexualité est encore un tabou en Corée du Sud ou est-ce plutôt propre aux villages ruraux tels que celui que vous mettez en scène ?

En Corée, l’homosexualité n’est pas acceptée comme naturelle. Les homosexuels ne se demandent même pas s’ils font leur coming-out, c’est complètement hors de propos. Ils sont perçus comme différents. Même s’il existe des évènements militants, des déclarations publiques, c’est encore extrêmement marginal. Et dans les villages tels que celui de A Girl At My Door, c’est encore pire. D’ailleurs lors des projections en Corée, on me demandait souvent si j’avais voulu faire de l’homosexualité un thème à part entière mais pour moi, il s’agit plus d’un élèment de l’identité de Young Nam, non du sujet principal. Il ne s’agit pas pour moi d’un moyen de rendre mon film sulfureux.

L’alcool est un problème commun aux deux personnages que tout oppose, à savoir, Young Nam et Yong Ha. De même, leurs réactions après avoir bu sont très éloignées (l’un est violent, l’autre s’endort) pourquoi avoir choisi des les rapprocher par cet aspect caché chez l’une et ouvert chez l’autre ?

Dans ce film, les personnages partagent la solitude et deviennent encore plus solitaires à cause de la violence qu’engendre l’alcool.  Mais Young-Ha l’exprime sur sa fille quand Young-Nam est plutôt dans une sorte de scarification, d’autodestruction. Quant à Dohee, l’alcool représente la source de la violence qu’elle subit mais c’est aussi un aspect qu’elle retrouve chez Young-Nam. C’est à la fois un produit dangereux mais aussi familier donc ambigu pour l’adolescente qui se met à en boire aussi pour comprendre les adultes.

 D’ailleurs, on a l’impression que Young-Nam est dans une impasse, qu’elle ne peut pas avancer : alcoolique, seule, sans compagne, ni ami, elle est aussi dans une situation professionnelle précaire. Est ce que la jeune Dohee ne lui apporte pas une raison de vivre, une planche de salut ?

Dohee représente pour Young Nam une personne qui la pousse encore plus dans ses retranchements, la met encore plus dans une impasse. Mais en même temps, elle est un défi humain qui lui permet de partager sa vie et d’avoir un combat.

Le film est visuellement très délicat, subtil, léger presque aérien face à la lourdeur des propos comment avez vous travaillé cette dialectique ?

Les êtres humains sont très complexes et dans chacun de nous se battent des sentiments, des émotions et des sensations. Ainsi, cette dualité entre la complexité de l’histoire et la douceur des images était très importante pour moi. Il s’agissait de rendre lisible à l’image cette imbrication de ressentis tout en s’en échappant, comme une respiration.

Est-ce que Young-Nam se retient d’avoir une relation amoureuse avec Dohee ?

Je ne peux pas définir leur relation. Dans le film, il s’agit de leur rencontre du développement de toute une gamme de sentiments complexes de deux êtres solitaires qui partagent leurs émotions. Elle peuvent être sœurs, tante et nièce, mère et fille ou compagnes. Il n’y pas UN sentiment. La scène finale témoigne de cette idée parce que justement ce n’est pas une conclusion, ni un happy end. On les laisse à leur relation complexe qui peut être inquiétante ou très rassurante…

A Girl At My Door de July Jung, Corée, 2h, aujourd’hui en salles.

Angie

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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One Comment

  1. GF says:

    Je suis allée voir le film suite à cet article.

    Si je devais le résumer en un mot, ce serait : perturbant. De par le choix des cadrages, la relation très ambiguë entre les deux protagonistes, et certaines scènes qui ne laissent pas indifférent (sans spoil : celle de la salle de bain m’a déroutée). Cet aspect dérageant est complètement contre-balancé par la douceur de certaines scènes, les couleurs et décors. “Presque aérien”, c’est bien résumé je trouve.

    Un film qui touche, fait réfléchir, et lève quelques interrogations en sortant de la salle …

    En bref, je suis bien contente d’avoir pris ma soirée pour aller le regarder. Merci pour la découverte et l’interview Angie :) Et par la même, merci globalement au collectif pour vos critiques de films d’art et d’essai. Là où j’habite, il ne m’est pas toujours aisé de les voir tous, mais dès que j’en vois un à l’affiche, je fonce, et je ne suis jamais déçue !

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