30

Aj Dirtystein, performeuse hors-norme

Performeuse, artiste plastic(h)ienne, travailleuse du sexe et Docteure en littérature, Aj Dirtystein varie les médiums d’expression et de création. Mais son premier support, c’est son corps.

Au travers de performances où elle mêle réflexions sur la religion catholique, la sexualité, le corps et ses fluides, elle met en scène des tabous et les dépouille à sa manière, pour un message politiquement fort et artistiquement puissant. On l’avait aperçu dans la pastille d’Emilie Jouvet, Entre filles qu’est-ce qu’on risque?. Aujourd’hui, c’est elle qui passe derrière la caméra avec un premier court métrage : Don’t pray for us.

D’où viens-tu ? Qu’est-ce qui t’a amené à la performance ?

Aj: J’ai un parcours artistique enrichi par un parcours universitaire, en arts plastiques au départ puis en littérature par un doctorat obtenu cette année. C’est parce que je travaille la performance depuis plusieurs année, avec et sur mon corps (comme médium, outil et support) que j’ai choisi de réaliser une vidéo qui interroge le but même de l’acte performatif et son impact sur celui qui regarde. Cela m’a permis de sortir aussi de mon propre corps pour entrer dans celui des autres et questionner d’autres réalités, d’autres sensibilités et permettre une lecture entrelacée des luttes et des désirs, le tout en critiquant fortement la religion et ses dogmes.

Pourquoi utiliser des éléments de la religion, justement ?

Il s’agit en particulier de la religion catholique. Je l’ai choisie pour plusieurs raisons. D’abord, elle est omniprésente dans ce pays à travers la morale, les lois ou l’éducation. C’est peut-être bien pour cela que certaines choses n’avancent pas : qu’il s’agisse de lois sur le corps des femmes, sur le genre (non)enseigné à l’école, sur l’adoption des couples de même sexe, sur la PMA, sur le travail du sexe… Par un matraquage ancestral et assimilé dans les esprits, elle continue d’agir à l’encontre des libertés individuelles. C’est donc pour des raisons politiques que j’utilise ces codes.

Tu utilises la matière, les fluides dans ton court métrage… Pourquoi?

Il y a quelque chose de transgressif dans le recouvrement de la peau, puisque c’est souvent par cette esthétique que le corps est mis en lumière, qu’il se révèle par la brillance, le toucher, l’interdit… Dans « Don’t pray for us » toutes les matières sont symboliques. Elles évoquent le désir secret (les grenades), l’amour inséparable (le miel), le rituel guerrier (la peinture) ou encore la nourriture spirituelle (le lait). Mes premières vidéos s’inspiraient des vidéos fétichistes de wet and messy fun ou de splohing (d’ailleurs on m’appelait « Splosh Girl »). Les notions de sublime et de souillure dans mes représentations du féminin évoquaient déjà une cassure avec le religieux et ses codes rituels, un lien à l’enfance, au plaisir de se salir où de ne pas respecter les règles, un regard fétichiste sur la matière, la peau et ses plis.

Quel discours souhaites-tu apporter sur le corps, la sexualité?

Je cherche à interroger les limites entre domination/soumission et questionner la notion du choix d’être d’un côté ou de l’autre. Il y a aussi une volonté de montrer ce qui n’est pas censé l’être : par exemple la pénétration des hommes hétérosexuels, le désir des personnes handicapées, l’amour entre personnes de même sexe, ou la parole des travailleuses du sexe. Autant de tabous qui se veulent dans notre société du côté de l’intime, du privé, alors qu’ils sont les socles de nos sexualités, de nos désirs ou de nos fascinations et que les rendre public invite à penser la chair comme élément central de l’existence, tout en rendant visible certaines pratiques, premier pas vers une lutte contre la stigmatisation de certaines personnes. Le message est politique d’une part et spirituel de l’autre, c’est-à-dire qu’il concerne la croyance en soi et la puissance du « je » dans le collectif. Les corps parlent d’eux-mêmes et invitent à songer à la capacité démesurée que chacun peut produire. Il n’y a rien de plus beau qu’un corps qui s’assume tel qu’il est… Ce film est une invitation à s’autoriser à vivre, tout simplement et utiliser sa vie et sa sexualité comme pure création, puisque le désir est, à mon sens, source d’une belle énergie.

Pourquoi la vidéo en particulier ?

Ce qui m’intéresse en premier lieu c’est la diffusion du médium vidéo, totalement différente d’une exposition de photographies, de peinture ou d’une performance. J’ai déjà fait plein de vidéos très courtes, mais jamais très narratives, plutôt expérimentales et assez crues. La vidéo amène un autre public, une autre énergie, d’autres lieux (comme le cinéma) et c’est plutôt reposant pour le corps comparé à la programmation d’une performance. L’image vidéo permet d’explorer la performance sous un autre angle, avec moins de violence, plus de détails, de simulacre, de réflexion aussi (puisqu’il y a une mise à distance de soi, un visionnage possible de l’action et un rapport au corps moins brut).

Parles nous de ton féminisme !

Je suis féministe pro-sexe, travailleuse du sexe et militante au sein du STRASS. Mais pour moi l’atelier ou la scène sont des lieux similaires à la rue, en terme de manifestation, de débat et de rencontre avec l’altérité/son altérité. Créer est une manifestation politique qui, lorsqu’elle est consciemment définie comme telle peut faire du bien autant pour celui qui fait que pour celui qui reçoit. J’aime l’idée d’échange, de don de soi, de sacrifice dans la création. C’est mon côté païen. La création en fait totalement partie d’ailleurs mais elle engage une certaine conscience de l’acte et une prise de position. À mon sens il y a art quand il y a cette prise de risque. C’est finalement assez radical de créer, ça dégage beaucoup d’énergie, beaucoup de violence souvent. C’est de cette manière que je fais vivre mon féminisme, car il est avant tout bâti sur une expérience et un partage, au même rythme que la création plastique.

Quels sont tes autres projets?

Je poursuis le tournage en Mai 2015 puis je prépare mes cartons pour Montréal pour faire un post-doctorat. Je finirai surement le tournage là-bas d’ailleurs… Mais je me laisse un peu de temps pour tout terminer car je n’ai ni budget fixe et ne fais pas de casting : il s’agit d’images prises au fil de la vie, avec les moyens du moment et des rencontres « vraies », il faut donc de la patience et du désir.

Quels sont tes sites / blogs?

Il y a d’abord le site du film : www.dontprayforus.fr (le film est accessible avec un code pour les personnes susceptibles de le programmer quelque part)

Mon site : www.ajdirtystein.com et mon tumblr : http://ajdirtystein.tumblr.com/

 

Propos recueillis par Sarah

 

 

Sarah

Sarah ne parle plus trop de cul ni d'amour d'ailleurs mais ses passions demeurent : féminisme, antispécisme, santé mentale et gingembre.

Plus d'articles

Follow Me:
Facebook

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

*