JAPAN, 1958.

Natural Woman de Rieko Matsuura : cruauté et mélancolie

Malgré un passé culturel marqué par l’importance sociale et imaginaire des amours masculines et une grande permissivité morale, l’homosexualité, surtout féminine, est aujourd’hui une réalité et un sujet de discussion discrets au Japon. A part le célebrissime Mishima et son homoérotisme ultra-masculin, les auteurs qui en font le sujet de leurs romans et qui sont de surcroît connus à l’étranger se comptent sur les doigts d’une main. A ce titre, il est intéressant de voir de la littérature lesbienne contemporaine traduite en français, comme le roman Natural Woman de Rieko Matsuura.

Natural Woman raconte, au fil de trois récits à la chronologie éparpillée, les trois relations qui ont marqué la jeune vie de la narratrice, Yôko. Il y a d’abord Yukiko, amante avec laquelle Yôko est sur le point de rompre ; Yuriko, une ex-collègue dont Yôko est en train de tomber éperdument amoureuse ; et enfin Hanayo, son tout premier amour, avec qui elle a vécu à dix-neuf ans une relation passionnelle et destructrice. C’est d’une façon détachée et presque clinique que Matsuura narre la vie amoureuse compliquée et dysfonctionnelle de Yôko, et nous plonge parfois avec brutalité dans l’intimité physique de ses personnages.

Toutes les relations que vit Yôko sont marquées par la destruction et d’humiliation, mis à part son amour naissant pour Yuriko qu’elle se retrouve par ailleurs incapable à consommer lorsque l’occasion se présente. Elle semble faire naître inévitablement chez ses partenaires des pulsions cruelles ; on lui reproche d’être froide, de jouer à l’innocente, d’être incapable d’aimer. « Ce qui t’excite, je crois bien, c’est jouer à celle qui se dévoue », lui lance Yukiko dans les premières pages du roman. Difficile de lire entre les lignes du style délibérément neutre et distancé de Matsuura : s’agit-il d’une vraie incapacité à l’empathie de la part de la narratrice, qui joue de ses désirs masochistes de soumission pour satisfaire son propre narcissisme ? Ou sont-ce ses partenaires qui profitent d’elle comme exutoire pour leurs insatisfactions et leur désir de blesser ? La question reste ouverte, et le roman n’a pas pour vocation d’y répondre ou de désigner des coupables.

L’égrenage désabusé et mélancolique des amours de Yôko se double en filigrane d’une réflexion fine et subtile sur la sexualité lesbienne et ce que signifie « être » une femme. Si la narratrice est certes absolument dominée par ses partenaires, il y a toutefois un rejet évident de codes hétéronormés. Ainsi, Hanayo refuse catégoriquement de faire ce qu’elle appelle « jouer à la dînette », à savoir avoir des relations sexuelles mimant l’hétérosexualité ; la recherche et l’invention d’autres formes de sexualités, en passant par le sadomasochisme, la « perversité », l’« innommable », constitue une grande partie de l’apprentissage émotionnel et sexuel que Yôko fait avec elle. Dans la dernière partie du roman, la question des formes que peut prendre le désir quand il n’est pas normé, ainsi que celle de l’identité sexuelle et genrée, reviennent constamment dans les discussions que Yôko a – entre deux disputes violentes – avec Hanayo. Leur relation se finit sur un échange qui résume bien cette recherche non essentialiste d’une définition de soi : « Autrefois, je t’ai dit qu’en te rencontrant je m’étais sentie pleinement femme, a natural woman. Et toi, comment te sens-tu ? Tu penses devenir un jour a natural woman? Ou bien tu te sens pleinement femme comme tu es ? […] Je n’y ai jamais pensé, parvins-je à répondre, mais les larmes me montèrent aux yeux. Je ne sais pas qui je suis, et si je suis ce qu’on appelle une femme. ». Yôko reste suspendue dans cet entre-deux, à la recherche d’elle-même, et l’amour naissant qu’elle éprouve pour Yukiko, la troisième femme qu’elle rencontre, résonne à la fois comme le point d’orgue de ses années d’errance amoureuse et une sortie potentielle de ce vague état de flottement.

Natural Woman entre dans la lignée d’une nouvelle littérature féminine japonaise qui cherche à faire exploser les codes sociaux, sexuels et artistiques dans lesquels les femmes japonaises sont encore souvent enfermées. C’est un roman surprenant, qui brutalise ses lecteurs aussi bien que ses personnages sans en avoir l’air, et mêle savamment une mélancolie en apparence très douce et un regard sans aucune pitié sur le caractère destructeur de la passion.

Matsuura Rieko, Natural Woman, trad. Karine Chesneau, Picquier Poche, 6,50 €

Kit

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Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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