Valérie-de-Dietrich-Barbara-Schulz-et-Anne-Azoulay-Photo-Francois-Berthier

King-Kong Théorie adapté au théâtre

En 2006, Virginie Despentes publie King Kong Theorie, et son analyse de la situation des femmes au XXIe siècle est structurée, claire, puissante. Le livre fait grand bruit. Depuis le 2 octobre, c’est ce texte, découpé, adapté qui se joue sur la scène du Théâtre de la Pépinière à Paris, mis en scène par Vanessa Larré. Trois comédiennes, Anne Azoulay, Valérie de Dietrich et Barbara Schulz s’emparent des mots de Despentes, les transmettent et les incarnent.

Au départ, une impression de fausseté. On a lu le livre, on attend que jaillisse une force folle des premiers mots que diront l’actrice qui ouvre la pièce. Puis l’on se calme et on laisse les choses s’installer. Sur scène, le décor est simple – deux poutres métalliques sur le devant, auxquelles s’adossent et s’attachent les comédiennes. Plus loin, de chaque côté du plateau se tiennent des casiers de lycéen(ne)s, type américains, qui contiennent les accessoires et habits nécessaires à la représentation. Derrière, un écran, où seront projetés des visages, féminins, masculins, des figures animales, et des mots. Le spectacle commence, la salle est dans la pénombre, et chacune à leur tour, les comédiennes s’avancent et donnent à entendre les mots que Despentes a écrit.

Dix-sept ans. Le viol. Despentes raconte ce qui s’est passé, la violence physique, sexuelle qu’elle a subie, et cette colère, tenace, énorme contre une société qui l’a empêchée de se défendre, qui l’a rendue soumise à l’autre, dès la naissance ou presque. Il y a un liquide rouge qui se transmet de mains à joues entre les actrices. Il simule les coups reçus, le goût du sang en bouche et sur ses vêtements. Jusque-là pas de reproches. Mais cette actrice, à terre, ventre contre le sol, qui gémit, est-ce une représentation juste de l’agression subie ? J’ai plus envie de rire en entendant ce gémissement qu’autre chose – alors que ce qui se joue sur scène est d’une cruauté inouïe, et que Despentes le dit, qu’importe le temps qui a passé, le parti pris de ne pas parler du viol, il est bien, là, et depuis vingt ans, elle y revient toujours.

Il y a cette idée de casiers de lycéennes, qui s’ouvrent à intervalles irréguliers, remplis de vêtements dont les comédiennes se saisissent et qu’elles revêtent. Elles quittent leurs vêtements urbains, s’emparent de talons, de robes, de bodys et d’une jupe en latex. C’est drôle et perturbant de les voir se transformer en femmes ultra-féminines, sexuelles à souhait – il n’aura fallu qu’un ou deux habits pour modifier notre regard sur elles, pour nous apercevoir que l’on associe au mot « femme » le terme de « féminité », comme si c’était normal, comme si une femme se devait d’être forcément sexuelle et féminine. Et puis, elles enfilent à nouveau leurs habits de ville, notre regard sur elles à nouveau diffère – et l’on se dit combien il est aisé de jouer avec cette construction qu’est la féminité.

Cette idée de regard, de perception, c’est une thématique explorée longuement par Despentes, et que l’on retrouve parfois aussi dans la mise en scène de Vanessa Larré. C’est le regard de l’autre, le regard masculin notamment, mais aussi le regard des autres femmes qui obligent à ne pas s’écarter de la norme. Norme qui veut qu’une femme soit soumise, docile, qu’elle ne parle qu’en chuchotant ou presque, et qu’elle soit un être humain déconsidéré. Despentes s’insurge, intelligemment, contre toutes ces normes – son livre est animé d’un souffle presque épique, il n’est absolument pas anxiogène, et c’est cette liberté de ton qui rend son texte fort et nécessaire.

En gros, le texte est presque en or, et sur scène, l’or est devenu argent voire bronze. Dans le fascicule de présentation de la pièce, le Théâtre de la Pépinière présente le spectacle comme un « vrai coup de fouet ». Ah, l’erreur ! Nous ne sommes pas en face d’une petite gourmandise que l’on avale et dont on oublie la saveur peu de temps après l’avoir ingérée. On est en face d’un texte qui dit la tristesse d’une société contemporaine à faire autant de différences entre les hommes et les femmes et combien il est difficile, pour une femme comme pour un homme de s’extraire de toutes les normes imposées par la société.

Le spectacle en lui-même est une assez jolie chose. Il permet une diffusion du texte de Despentes à un public plus large, et cela, je ne peux qu’y adhérer. Le seul reproche que j’aurais à faire, c’est cette absence de risque dans la mise en scène, cette impression de sortir de la salle sans avoir été secouée, bousculée, mise en danger.

KING KONG THÉORIE
La Pépinière Théâtre
À partir du 2 octobre 2014
Du mardi au samedi à 19h

MX

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4 Comments

  1. C-M.C says:

    Merci pour l’info.

  2. Sarah says:

    Il y avait aussi “Modèles” de la compagnie La Part des Anges, mis en scène par Pauline Bureau, avec des textes de Despentes, Duras, Veil etc, et même des textes racontant les histoires personnelles des comédiennes. C’était drôle, c’était cru, c’était touchant et ça sonnait terriblement juste dans son féminisme. La pièce ne tourne plus mais je pense qu’il est possible de rentrer en contact avec la compagnie (via leur site web), ça vaut vraiment le coup d’œil!

  3. Mx says:

    @Sarah – merci pour tes infos. La compagnie La part des anges joue son spectacle “Sirènes” au Théâtre du rond-point très bientôt, bbx va en parler…

  4. Lilou says:

    Vu hier !! c’était vraiment pas mal ! Les trois comédiennes sont parfaites. Merci à Flavie de m’avoir emmené voir cette pièce. Je vais me replonger dans le livre.

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