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Lectures thématiques #1: Trois récits d’émancipation

Chaque semaine, un thème imposé, trois lectures proposées. Pour cette première édition, le thème de l’émancipation  propose de vous confronter, à travers un roman, un essai et une bande dessinée, aux obligations sociales auxquelles doivent faire face les femmes – les « héroïnes » – des ouvrages présentés.

Des femmes assiégées par un entourage qui voudraient qu’elles se comportent sans faire de bruit, sans faire de vagues. Un homme, aussi, qui revêt des vêtements de femme pour survivre et qui se voit obligé d’obéir à des règles démentielles, hors de propos, souvent empreintes de sexisme. Parfois ces femmes font des rencontres, d’autres femmes croisent leur chemin, et il y a cette notion d’égalité qui apparaît, à laquelle elles n’avaient jamais songé dans leur rapport à l’Autre.

BD : Mauvais genre de Chloé Cruchaudet

D’après La garçonne et l’assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman

Au départ, un fait divers. On est en 1911, Paul Grappe et Louise Landy s’aiment et décident de se marier. Survient la guerre, Paul est envoyé au front. Il déserte et cours se réfugier près de sa femme. L’impossibilité de vivre, alors ! Interdiction de sortir dans la rue, de faire du bruit, de se faire repérer. Un soir, Louise, fatiguée et énervée, laisse Paul revêtir les vêtements qu’elle porte en journée, qu’il sorte acheter ses cigarettes. Elle en a assez de le voir tourner en rond comme un lion en cage. Et c’est la révélation ! Paul apprend à être une femme, prend le nom de « Suzanne », devient une figure presque incontournable du Bois de Boulogne, explore certains aspects de la sexualité jusque-là ignorés. Et puis le temps passe, Louise et Paul s’éloignent l’un de l’autre. Il est hanté par les images de la guerre, a du mal à se défaire de « Suzanne », il boit de plus en plus. Louise est dépassée. Un soir… Ce qui devait arriver arriva.

L’essai de Danièle Voldaman et Fabrice Virgili se lit facilement, est bien documenté et illustré. Il explore les raisons pour lesquelles Paul Grappe a pu rester près de dix ans ce personnage de « Suzanne », avant d’être amnistié en 1925. On y découvre un couple soudé, qui s’aiment follement, mais qui finit par ne plus se comprendre. La bande dessinée de Cholé Cruchaudet, Fauve d’Angoulême 2014, donne à voir un lien d’amour magnifique qui se termine dans un bain de sang. Aplats de couleurs rouges et grisés, qui soulignent l’hésitation à passer d’un genre à l’autre, puis la fluidité des mouvements de Paul/Suzanne. Il y a une idée de liberté, de mouvements non entravés. Il y a aussi la douleur de Louise devant cet homme qu’elle aime et qui agit d’une manière telle, qu’elle n’arrive plus à le comprendre. Difficulté aussi à redevenir homme, après l’amnistie, pour Paul. Et le trait se fait plus foncé, plus sombre, et le langage ordurier. De toute urgence, il faut lire Mauvais Genre !

Mauvais Genre de Cholé Cruchaudet, Editions Delcourt, 2013

Le bruit des autres d’Amy Grace Loyd

Celia vit sans bruit, presque en silence. On est dans un New-York contemporain, et Celia est une femme qui vient de perdre son mari. Propriétaire d’un immeuble, elle tâche de veiller un peu, délicatement, au bien-être de ses locataires. Un jour débarque une femme étrange, fantasque, sexuelle, nommée Hope. Au départ, Celia ne veut pas de Hope – elle lui fait peur, met à mal certaines de ses certitudes, et puis surtout, l’inquiète. Hope a une liaison tendance SM avec un homme peu concerné, et ce sont les bruits de ce sexe brutal, poisseux et parfois désincarné que Celia entend au travers de la cloison. Le lien noué entre les deux femmes se fait puissant, chaque jour un peu plus.

Un soir, les mots cessent, et ce sont les corps qui se cherchent et se trouvent. Pas question ici d’une définition précise d’une sexualité. On est en face de deux femmes, en survivance, qui ont besoin l’une de l’autre et qui s’explorent, par tous les moyens possibles. Elles en oublient chacune les douleurs qu’elles transportent et qui ne s’effaceront sûrement jamais. Ecoutons Celia parler : « Je n’avais jamais couché avec une femme, et même si Hope ne l’avait pas dit, elle non plus, ou pas assez récemment pour s’en inspirer. Mais je supposais qu’il existait des choses que tous les adultes finissent par savoir au sujet du corps, masculin ou féminin, ou désirent savoir ; et à partir du moment où l’appétit a été accepté une première fois, réclamé et exaucé entre deux personnes (avec son défilé de sensations), réveiller l’appétit n’est pas difficile. » D’accord avec ces mots ?

Le bruit des autres d’Amy Grace Loyd, Stock La Cosmopolite, 2014

Roman : Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal

Alternance de deux voix qui s’entremêlent. L’une au singulier, sorte d’adresse au lecteur – peut-être est-ce juste un compte-rendu personnel de ce que la narratrice a vécu, de ce dont elle veut s’extraire-. L’autre est plurielle – voix d’un chercheur en biologie, d’un dresseur, d’un soigneur animalier, d’un boucher-. Il y a cette interrogation constante de la narratrice, depuis petite, « Où vont les rennes après Noël ? ». En posant cette question, elle interroge, et la voix plurielle avec elle, notre rapport à l’animal, les soins qu’on lui procure, les traitements plus ou moins humains qu’il reçoit, la cage dans laquelle on l’enferme, tôt ou tard. Qu’il soit loup, singe ou porc, cette cage est une entrave à son développement, à sa liberté.

Tiens, justement, audacieux ce parallèle fait entre l’éducation d’un enfant et celui d’un animal. Intéressant de voir cette cage fictive qui nous permet d’observer, comme si l’on était au zoo, cette enfant, cette adolescente, cette femme dont la vie est presque entièrement décidée par d’autres. Les parents, les professeurs, le mari. Mais gronde la révolte, l’envie de prendre ses propres décisions. « Votre environnement vous pèse. Un jour, en partant avec des amis loin de votre famille et loin de votre mari, vous commencez à comprendre ce qui vous manque et ce qui vous attire. Vous revenez plus abattue, plus seule, plus fragile mais aussi tellement plus sûre. » Olivia Rosenthal est une auteure qui questionne le réel, les règles que la société nous impose, nos réactions devant n’importe quel évènement. Que font les rennes après Noël ?, publié en 2010, a reçu le prix du livre Inter en 2011. Son dernier ouvrage, Manuel de survie en terrain hostile, vient juste de paraître. L’auteur, qui a perdu sa sœur, interroge les notions de deuil et de survie.

Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal, Verticales, 2010 / Editions Gallimard, 2012

Margaux

2 Comments

  1. soo fille says:

    J’adhère complètement au concept ! chouette idée.

  2. et hop! les 3 dans mon panier amazon :-)

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