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Doit-on en finir avec le « girl power » ?

Samedi dernier était diffusé sur ARTE le documentaire « Princesses, Pop-stars et girl power ». Brillant, le film de Cécile Denjean traite de la récupération par l’industrie du disque du « Girl power », hérité du mouvement Riot Grrrls. Un phénomène qui ne finit pas, depuis les 90′s, d’occuper la sphère médiatique.

Au début des années 1990, aux Etats-Unis, les femmes se réveillent et clament des slogans chocs sur des riffs de guitares électriques. Les Riot Grrls entendent mener la révolution et prônent l’empowerment des femmes. Bikini Kill, Le Tigre ou encore Bratmobile rédigent des textes féministes portant leurs revendications politiques : égalité, lutte contre les violences faites aux femmes, chasse aux stéréotypes genrés…

De jeunes femmes agitant leurs corps sur scène au son de slogans provocants ? Le concept est si bon qu’il donne quelques idées aux géants du disque. C’est ainsi que Robert Herbert décide de mener un casting afin de créer un girl band d’un tout nouveau genre. Et ainsi naquit les Spice Girls.

Les revendications sociales des riot grrrls disparaissent sous un vernis trashy, et les punchlines type “Zigazig-ha” remplacent les slogans politiques. Le girl power tient en trois mots : s’amuser, séduire, provoquer. La nouvelle femme libre n’a pour objectif que de faire la fête avec ses amies, jouer avec les garçons et narguer les vieux cons. Le phénomène Spice girls ne garde du féminisme que l’emballage transgressif et en dissout toute la substance.

Aujourd’hui, il ne viendrait à personne l’outrecuidance d’affirmer que les Spice Girls étaient un groupe féministe. On voit pourtant fleurir dans tous les médias un discours curieux sur nos pop-stars féminines actuelles.

La star qui représente le mieux le phénomène Girl Power actuel est sans conteste Beyoncé. Ex-Destiny’s child, enfant chanteuse, femme de Jay-Z, la belle a réussi à faire évoluer son image vers celle d’une femme de pouvoir jusqu’à s’auto-proclamer « Queen B ». Pourtant, la même rhétorique commerciale que celle des Spice Girls est en marche. Des chansons vides de revendications mais fortes en messages « de marque », qui semblent presque écrites par une bande de marketeux dans un open-space californien. Le slogan « Who run the world ? Girls. » (qui est matraqué près de 40 fois dans le morceau du même nom) aurait très bien pu convenir pour un épilateur électrique ou un modèle de voiture au design « féminin ». Pourtant, Beyoncé est présentée comme la digne représentante d’une nouvelle génération de féministes, et se dit elle-même féministe, puisqu’elle l’affiche, écran géant à la clé, lors de ses concerts. La question est donc la suivante : où est l’arnaque ?

Ces pop-stars délivrent un message fort aux petites filles et aux femmes que nous sommes. L’idée que l’on peut toutes être des “Independant women”, mais que pour y parvenir, il va falloir être plus “bonne” que les autres femmes. Pas plus intelligente, plus forte ou plus rusée, il s’agit d’être plus “femme”.

Rihanna, Miley Cyrus, Nicky Minaj ou Beyoncé ont toutes un point commun. Elles utilisent une ultra-féminité comme marqueur de leur pouvoir. Leur message : « mon corps et ma sexualité m’appartiennent ». En soi, il n’y a pas de mal, et je trouve positif que l’on délaisse l’imagerie de la vierge effarouchée pour proposer une modèle alternatif aux femmes. Le problème, c’est qu’entre la vierge et la putain, il n’y a pas de demi-mesure. Rihanna et consorts jouent toutes sur le même créneau : la fille sexy qui peut choisir son homme car elles les séduit tous sans distinction. Et finalement, c’est le même message que l’on renvoie aux femmes : le but de toute existence féminine est de séduire. Le seul pouvoir qu’une femme puisse avoir, c’est la séduction. C’est vrai après tout, on a beau régner sur le monde, on rêve toutes de se faire passer la bague au doigt, non ?

Jeu des 7 erreurs

On en est arrivé à un stade où le féminisme institutionnel, ringardisé par la culture mainstream, a fini par être remplacé par un girl power plaçant le corps comme seul principe émancipateur. Et ce corps est évidemment utilisé « librement » pour séduire. Le serpent s’étouffe avec sa queue.

Attention, je ne dis pas qu’utiliser son corps de façon sexy, danser ou poser en petite tenue est condamnable, loin de moi cette idée. On culpabilise déjà bien assez les femmes qui veulent être belles. Mais il s’agit d’avoir du recul sur les images dont on nous abreuve et sur les injonctions que nous subissons. Car, ces pop-stars renvoient un message particulièrement contradictoire. Celui de femmes tantôt fortes et libres, tantôt soumises. S’agit-il de plaire à un public féminin et masculin ? Rihanna, par exemple, s’amuse à jouer les gangsters dans son clip “Pour It up”, gun à la main, mais reprend à son compte l’imagerie de la poupée docile dans son duo avec Shakira. Vierge ou putain ? Il y a de quoi être perdu…

La notion de liberté est précisément centrale dans le discours marketing du girl power. Car Miley Cyrus est évidemment libre de poser à poil pour Terry Richarson et libre de twerker la langue pendante à la télé. Le problème, c’est que cette « liberté » répond à des impératifs financiers. Miley Cyrus est une artiste qui pèse des millions. Peut-on vraiment parler de liberté lorsque l’on assiste à la mise en scène d’un moi-spectacle ? Quand Miley Cyrus choisit-elle de changer d’image ? Quand son agent le décide, ou quand elle s’estime trop grande pour ces conneries d’Hannah Montana ? Il faut cesser de voir ces pop-stars comme des personnes et commencer à les voir comme des produits. Miley Cyrus, Rihanna ou Beyoncé construisent, au travers de leurs clips, de leurs chansons, de leur communication, une image de marque, tout comme Vénus, Total ou Mc Donald.

Si Beyoncé est la « Wonder Woman », Rihanna la « Cendrillon du ghetto », Miley est devenue la « White trash girl ». Si l’une joue sur les codes du business man, l’autre du gangster, la dernière exploite à fond l’univers de l’Amérique profonde. On vend une image avant de vendre un discours, avant de vendre des produits. Et ce formatage est finalement le même chez toutes ces artistes : celui d’une féminité exacerbée. Chacune son univers, son degré de féminité, son épice. Les Spice girls n’ont définitivement pas fini de vendre des disques.

Et vous, que pensez-vous du marketing “girl power”, arnaque ou démocratisation du féminisme ?

Lubna

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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7 Comments

  1. timide says:

    Doit-on finir avec le Girl Power ?

    mais : surtout pas !

  2. So says:

    Perso l’image qu’elles me renvoie est un peu comme un cliché photoshop (et fake jusqu’au bout des ongles) face a des polaroid des année 60. Princess, Pop star Ok. c’est une bonne définition. Ca brille, c’est faux, bien obliger d’alimenter certains sujets, se sentir proche d’un sujet, d’un thème mais TOUT ce qu’elle peuvent renvoyer c’est DU VIDE. CREUX, Sans substance.

    Le GIRL POWER est a mille lieux de ce que veulent et ce que nous montre ces femmes et surtout de ce qu’elles clament (qui effectivement résonne plus comme une publicité que comme discours en tant que tel).
    Le gril power c’est Maryam Mirzakhani qui remporte la médaille Fields, c’est Wangari Maathaï prix nobel et militante écologiste (parmi toutes ces autres femmes récompensés, pardon de ne pas toutes le citer) mais décédée aujourd’hui. Ce sont les femmes de l’ombre (et peu importe le domaine) que l’on ne connaitra peut être jamais mais qui en ce moment, en silence, œuvrent, TRAVAILLENT, AIDENT, MILITENT, DÉFENDENT DES DROITS.

    Mais il y a aussi celle qui chaque jours nous permettent de lire, de nous documenter, de nous informer, nous faire du bien aux oreilles (clin d’œil spécial clara moto ;-) )
    bref le girl power se sont toutes nos passions et nos talents qui s’agitent, qui vibrent, qui produisent. C’est cette aura que l’on a nous les femmes et que jamais personne ne pourra nous prendre.
    Parce que ça jamais on nous le volera !

  3. A. says:

    http://www.gazettedesfemmes.ca/10120/beyonce-emma-et-nous/

    Isabelle Boisclair, professeure titulaire de littérature à l’Université de Sherbrooke :

    « On dit que le féminisme populaire ne va pas assez en profondeur, mais ce n’est pas son but! Je ne me prosterne pas devant Beyoncé ou Emma Watson, je ne fais que reconnaître que le féminisme s’élargit, qu’il est plus inclusif et je m’en réjouis. N’est-ce pas ce qu’on a voulu? »

    « C’est peut-être ce qui va mener le mouvement plus loin, dit-elle. Et puis, qui connaît les trajectoires personnelles de chacune et chacun? On peut devenir féministe à 10, 30, 50 ans. L’important, c’est que les fans de Beyoncé ou d’Emma Watson soient en contact avec l’idée qu’il existe des inégalités de genre, et qu’ils y réfléchissent. »

    Kevin Allred, professeur au département des Women’s and Gender Studies de l’Université Rutgers à New York :

    « Le féminisme a mauvaise réputation dans le milieu du r’n’b et même du show-business. Avec sa chanson Flawless, je crois que [Beyoncé] a initié au féminisme de nombreux jeunes, filles et garçons. Pour être franc, je pense qu’elle a donné de la crédibilité au féminisme aux yeux de son public. »

    « Beyoncé comprend qu’elle est une porte-parole et qu’elle a une responsabilité, qu’elle incarne un modèle, croit Kevin Allred. Et puis, elle fait entendre la voix d’une autre femme africaine, noire et féministe [Chimamanda Ngozi Adichie]. Je pense que c’est le plus important à retenir. »

  4. A. says:

    https://www.youtube.com/watch?v=sEhy-RXkNo0&list=PLL3eStr03Kh8uEaaBilbgi8C9-breujH1&index=4

    Rihanna qui dénonce le viol et revendique l’autodéfense…

  5. A. says:

    Dans “Flawless” de Beyoncé -> un extrait de l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie : “We Should All Be Feminist” (“Nous devrions toutes être féministes”) :
    Extraits :
    “We teach girls to shrink themselves” (“On apprend aux filles à se rapetisser”)
    “You can have ambition, but not too much” (“Vous pouvez avoir de l’ambition, mais pas trop”)
    “Because I am a female, I’m expected to aspire to mariage” (“Parce que je suis une femme, on attend de moi que j’aspire au mariage”)
    Etc.

    Le clip en entier + le texte de Chimamanda Ngozi Adichie :
    http://www.telerama.fr/musique/beyonce-cite-l-appel-feministe-d-une-ecrivaine-nigeriane-dans-une-nouvelle-chanson,106261.php

  6. Artemisia.g says:

    Evidemment que nous vivons dans un système capitaliste qui transforme tout en money. Cependant, je vois du sexisme intériorisé dans la méfiance à l’égard du Girl Power. Car lorsqu’un mec exprime des opinions politiques dans sa mainstream music on applaudit immédiatement son engagement et sa prise d’autonomie face aux majors. Par contre quand c’est une femme, et même des femmes aussi indépendantes, intelligentes et douées que Beyoncé et Rihanna, on met en doute leur autonomie, on les traite de pantins ou de businesswomen. Sexisme quand tu nous tient! Ces meufs sont contraintes de policer leur discours pour des raisons de gros sous, certes, mais ce qu’elles font est assez fort (pas aussi fort qu’une meuf activiste, ok, mais tout de même). Moi je crois que dès que la culture pop reprend des idées et des combats appartenant à “l’élite” intellectuelle et militante, il y a une forme de méfiance qui apparaît. De façon très “bourgeoise” au fond, on aime se distinguer de la “plèbe”. Et bien moi je suis heureuse que des générations de meufs soient sensibilisées, même de manière light, au féminisme par la musique. Le reste du chemin leur appartient.

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