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MOMMY : Et Xavier Dolan entra dans la cour des grands

Récompensé par le prix du jury sur la Croisette, Mommy, le dernier film de Xavier Dolan, mêle à sa fougue juvénile son expérience de l’image et sa maturité scénaristique. Une claque psychologique sur fond de pathos social.

C’est en lisant un article du Reader’s Digest en 2006 que le cinéaste québécois découvre le récit bouleversant d’une mère qui va abandonner son fils atteint de troubles psychologiques aux services sociaux, épuisée par ses colères, effrayée par sa violence qui mettait en danger son petit frère. Après avoir précieusement conservé ce papier et fort de sa reconnaissance par le milieu du cinéma, Dolan adapte cette histoire à l’écran.

C’est encore l’histoire d’un trio. Après le triangle amoureux des Amours Imaginaires, le couple éclaté de Laurence Anyways, et le triptyque inquiétant de Tom à la ferme, le jeune prodige Xavier Dolan, 25 ans, revient avec Mommy, et une nouvelle règle de trois. Celle d’une relation mère-fils fusionnelle que vient compléter le personnage de Kyla, une voisine bègue et bienveillante.

Steve n’est pas encore majeur mais il a déjà une longue expérience de la violence. Un « passeport pour aller en prison », comme le dit si durement la directrice de l’énième centre éducatif dont le jeune homme est exclu. Sous sa pâle blondeur et ses effusions de joie, Steve est atteint de troubles psychologiques graves, qui transforment à échéances régulières sa gueule d’ange en hurlements hystériques, son corps fuselé en creuset d’une violence débridée. Scolarisé chez lui, c’est sa mère, Die, qui tente de lui donner des cours. Bloquée face à la complexité du programme lycéen, elle demande à Kyla, ancienne enseignante, de l’aider.

Anne Dorval (muse ou presque du cinéaste) est Die, mère mi courage-mi vulgaire de Steve, incarné avec une énergie et une justesse déconcertante par Antoine Olivier Pilon, que Dolan avait déjà dirigé dans le clip censuré d’Indochine College boy, qui mettait en scène la crucifixion d’un jeune homosexuel. Quant à Kyla, elle est interprétée par la stupéfiante Suzanne Clément, autre actrice fétiche du réalisateur. Abandonnant la logorrhée de son personnage de Fred dans Laurence Anyways, elle écorche ici les mots, bute contre eux et ne s’en sert qu’avec difficulté.

Pas d’intrigue amoureuse cette fois, pas de réflexion sur le genre ni la sexualité, mais un retour plus mature et maîtrisé au thème de son premier long-métrage, J’ai tué ma mère. Le récit d’un amour filial fusionnel qui oscille entre attachement parfois limite et accès de fureur, entre scènes tragiques et punchlines hilarantes à la sauce québécoise. Une histoire forte que la caméra de Dolan, moins maniérée, sert avec précision et en format carré, s’il vous plaît, sans pourtant rien amputer au style déjà si marqué du réalisateur. Les couleurs chaudes et automnales marquent l’écran, contrastent avec un paysage de banlieue pavillonnaire, froid et sans âme.

Comme il nous en avait déjà donné l’habitude, la bande son est puissante et euphorisante. Le temps d’une scène de danse magistrale, qui suspend la tension dramatique, on se surprend à apprécier Céline Dion, ce “trésor national” pour le Québec, dont on aime à se moquer.

Récompensé en mai dernier par le prix du jury au dernier Festival de Cannes, Dolan s’était lancé dans un émouvant hommage à la présidente du jury, Jane Campion.

Avouant n’avoir jamais été autant touché par un film que par  La leçon de piano, le jeune réalisateur y voyait l’élément déclencheur de son propos cinématographique : montrer des femmes fortes et volontaires, pas des objets, pas des éléments passifs et stéréotypés. Avec  Mommy, il rend un hommage troublant aux mères, celles, non conventionnelles comme Die, qui ne savent pas trop comment aimer, qui cuisinent la clope au bec, qui s’habillent court et se maquillent trop. Celles, comme la voisine bègue, Kyla, enfermées dans le carcan d’une famille conventionnelle qui les étouffe, jusqu’à leur couper le souffle, et la parole en ce qui la concerne.

Entouré de ces deux beaux personnages de femmes, Steve est un moyen de les mettre en valeur, de raconter leurs faiblesses et leurs espoirs, de construire leur amitié. L’histoire d’une amitié maladroite souvent, douloureuse parfois, libératrice en tout cas. Ce trio conquérant qui se bat pour que les choses soient plus belles, le temps de quelques mois, nous amochant au passage pour mieux nous réveiller.

Mommy de Xavier Dolan, 2h18, sortie le 8 octobre 2014.

Margaux

Angie

Caution bisexuelle de BBX, Angie écrit sur le cinéma et les arts. Mais en vrai, elle aime surtout les paillettes et les sequins dorés. Twitter : @angelinaguiboud

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One Comment

  1. Alice says:

    Beau papier, merci Angie.
    Je crois que tu as vu juste, et le film vaut vraiment la peine.

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