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Où étaient les lesbiennes sous le IIIème Reich ?

Il est difficile de trouver des informations sur la vie des lesbiennes sous le IIIème Reich. Les documents d’archives sont très rares, et le sort qui leur fut réservé fait l’objet de controverses. Mais quelques chercheurs ont réussi à récolter des témoignages et à retracer leur vie sous la dictature nazie.

En Allemagne, la République de Weimar mise en place après la Première Guerre mondiale est marquée par une plus grande tolérance et ouverture d’esprit envers les homosexuel-le-s. Et notamment à Berlin, qui dans les années 1920, s’imposait déjà comme un centre de la vie lesbienne, avec de nombreux bars, magazines, associations dédiées etc.

Mais dès mars 1933, les nazis s’attaquent à la vie lesbienne, en mettant à l’annexe une revue et des organisations lesbiennes. De même, les rafles dans les bars lesbiens entraînent de nombreuses fermetures. Toutefois, la persécution nazie des lesbiennes est difficile à retranscrire, tout d’abord parce que malgré plusieurs tentatives, les juristes du Reich n’ont finalement jamais condamné l’homosexualité féminine en tant que telle. Les lesbiennes étant avant tout des femmes – c’est-à-dire pour les nazis des sous-citoyennes, politiquement inexistantes – elles remettaient moins en cause l’ordre établi que les hommes homosexuels. Elles étaient davantage considérées comme “pseudo-homosexuelles”, aptes à être rééduquées en ayant des relations sexuelles avec des hommes (sic).

Les lesbiennes subissaient ainsi une énorme pression sociale, il fallait rentrer dans le rang et beaucoup finissaient par se marier, parfois avec des amis homosexuels. Et même s’il n’y avait pas d’initiative unifiée et formalisée contre elles, Claudia Schoppmann dans son ouvrage Days of Masquerade (malheureusement pas encore traduit en français) a recueilli des témoignages de lesbiennes emprisonnées ou envoyées en camps de concentration.

Henny Schermann, juive et lesbienne, fut déportée en 1940 vers le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück.Elle fut assassinée en 1942.

On y apprend ainsi que les nazis faisaient travailler les lesbiennes dans des bordels, persuadés que cela les remettrait “dans le droit chemin”. Dans le droit chemin avant une mort certaine, étant donné qu’après 6 mois en tant que prostituée, les femmes étaient envoyées au camp d’extermination d’Auschwitz.

Les lesbiennes n’étaient généralement pas obligées de porter le triangle rose comme les hommes homosexuels. Elles portaient le triangle noir, désignant les asociaux (catégorie dans laquelle rentrait toute personne ne se conformant pas à la norme : sans-abris, chômeur, prostituée etc.). Toute évaluation de la persécution des lesbiennes reste donc très difficile. Pour preuve, seulement une dizaine de lesbiennes furent retrouvées dans les archives, contre 50 000 hommes homosexuels victimes d’amendes et 10 000 emprisonnés pour leur orientation sexuelle.

Le triangle noir, marquant les “asociaux” (dont les lesbiennes).

La question d’une persécution lesbienne ne fut évoquée qu’à partir des années 1980. En 1982, un groupe de militantes se forme pour représenter les lesbiennes victimes du nazisme, le Lesbenring. Leur création créa de nombreuses dissensions dans le mouvement homosexuel, car les militants avaient tendance à écarter la persécution vécue par les lesbiennes, ou à minimiser son impact.

En France, la reconnaissance de la déportation homosexuelle au sens large est encore plus récente. Ce n’est qu’en 2012 qu’une association LGBT fut officiellement invitée à participer à la cérémonie du souvenir à Caen.

Espérons que les lesbiennes seront de plus en plus associées à cette indispensable mémoire…

Jude

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9 Comments

  1. Neb says:

    Article fort intéressant. Il est appréciable de voir que Barbieturix contribue aussi à l’expansion de l’histoire des communautés lesbiennes en s’intéressant à des sujets parfois trop peu communiqués.

  2. élodie says:

    Bonjour, vous citez le travail de Claudia Schoppman. Vous serait-il possible de citer d’autres sources à partir desquelles est étayé votre article ?

  3. Alsacienne says:

    Une plaque commémorative à été posée dans cette période (2012) au camp de concentration de Natzwiller-Struthof avec la participation d’associations LGBTI locales (Alsace).

  4. Jude says:

    Bonsoir Elodie, oui effectivement je n’ai pas précisé : je me suis également appuyée notamment sur le travail de Régis Schlagdenhauffen “Les lesbiennes sont-elles des victimes du nazisme: analyse d’une controverse mémorielle”, et sur l’encyclopédie multimédia de la Shoah de l’United States Holocaust Mémorial Museum. Ca va être rajouté sur l’article !

  5. Jeanne-Emilie says:

    Merci pour cet article, il est nécessaire pour que la mémoire survive dans cette époque difficile. Le chemin parcouru par la femme depuis la seconde guerre mondiale est encore tout relatif…
    Durant la seconde guerre mondiale, la place de la femme était tellement subalterne…

    Voici un début de réponse pour toi Elodie.

    http://www.ushmm.org/wlc/fr/article.php?ModuleId=225

    J’attire l’attention sur Aimée et Jaguar, film tiré d’une histoire vraie.

  6. élodie says:

    Merci pour vos réponses renseignées et vos liens. Il semblerait à ces lectures qu’Henny Schermann ait dérangé les certitudes nazies quant à la passivité supposée des lesbiennes (et des femmes) “A refusé le prénom ‘Sara’”. Il semble que la sentence “Juive et apatride” résonne deux fois…

    Concernant l’histoire d’Aimée et Jaguar, je retiendrai d’abord le film documentaire de Catrine Clay (1997), parce qu’on y entend le témoignage direct (émouvant) de Lilly Wust (Brève Histoire d’amour, Berlin 1942), d’abord diffusé sur France 2 puis rediffusé sur Arte si ma mémoire est bonne… Tiens, d’ailleurs la bande-annonce est totalement absente du web, pas le moindre extrait en ligne, vod, dvd, nada ! :-(

    Ensuite la biographie signée par Erica Fischer parce qu’écrite en collaboration avec la survivante.

    Pour ce qui est du film de Max Färberböck, ça reste une (belle) oeuvre de fiction, bien qu’inspirée par le récit biographique. Une citation de seconde main en quelque sorte, mais c’est souvent par ce biais qu’on fait connaissance avec la vérité historique… Felice Schragenheim, si tu entends, frappe trois coups ! ;)

  7. élodie says:

    Post scriptum : lettres de Felice incluses dans le travail biographique d’Erica Fischer

  8. Moumoutte says:

    Il est important d’inscrire sur papier ou numérique l’Histoire. Nous ne devons pas oublier notre héritage afin de le retranscrire aux générations futures, pour qu’elles continuent à se battre.

  9. Sabrina P. says:

    Merci beaucoup pour cet article et pour les sources citées. Merci aussi pour les commentaires, très intéressants.
    Il ne faut pas les oublier. On a un devoir de mémoire. Ca aurait pu être nous. Ca pourrait l’être un jour, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve.

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