Très cher frère (2)

A la découverte du manga lesbien classique : Ikeda Riyoko

Elle a contribué à poser les bases du manga féminin, a signé l’un des mangas les plus populaires de son époque et reçu en 2008 la légion d’honneur pour avoir contribué à la diffusion de la culture française au Japon : Ikeda Riyoko est une des plus célèbres mangaka féminines et de surcroît l’auteure de quelques-uns des premiers mangas lesbiens et proto-lesbiens. Retour sur des classiques du genre.

Les origines du manga lesbien ou yuri (de yurizoku, la « tribu des lys » – nom donné à ses lectrices lesbiennes par l’éditeur en chef de Barazoku, « tribu des roses », le premier magazine gay du Japon) sont à chercher dans la littérature lesbienne qui a fleuri au Japon dans les années 20 – en particulier celle de Yoshiya Nobuko, pionnière du genre. Ses romans et nouvelles mettent en scène aussi bien des histoires d’amitiés romantiques ambiguës que des relations lesbiennes plus réalistes et engagées (notamment son roman Yaneura no nishôjô, qui se clôt – révolutionnaire pour l’époque ! – sur la décision de deux jeunes femmes d’assumer leur relation et de vivre ensemble). Mais ce n’est que dans les années 70 que ces thèmes commencent à apparaître dans les mangas, sous l’influence d’une présence grandissante de femmes dans cette industrie.

Extrait de Claudine

En effet, Ikeda Riyoko fait partie du Groupe de l’an 24, un groupe de dessinatrices de manga dont la plupart sont nées en 1949 (an 24 de l’ère Shôwa, selon le découpage japonais) et qui commencent à produire des mangas dans les années 70. Il s’agit de la première arrivée massives de femmes dans le monde du manga et en particulier du manga féminin, conçu et dessiné jusqu’ici principalement par des hommes ; en plus d’avoir apporté un bon nombre d’innovations techniques, elles ont poussé l’exploration de questions psychologiques, sociales et sexuelles bien plus loin que ça n’avait été fait jusqu’alors.

C’est avec La Rose de Versailles, Claudine et Très cher frère qu’Ikeda Riyoko a contribué à poser les bases de ce qu’allait devenir le yuri par la suite. La Rose de Versailles, le succès le plus retentissant de sa carrière, raconte l’histoire d’Oscar François de Jarjayes, jeune femme élevée comme un homme par son père, commandant la garde royale et prise dans les tourments de la révolution française. Bien que les relations amoureuses principales (Marie-Antoinette et Fersen, Oscar et son ami d’enfance André) soient hétérosexuelles, l’ambiguïté androgyne de Lady Oscar et l’admiration teintée d’amour que lui portent de nombreuses femmes de son entourage permettent à Ikeda de jouer avec les codes romantiques hétéronormés. Ambiguïté est également le maître mot de Claudine, qui raconte les amours tragiques d’un jeune transgenre.

Extrait de Très Cher Frère

Parmi ces trois mangas, le seul à mettre en scène des relations à proprement parler lesbiennes est Très cher frère ; il raconte les aventures de Nanako, qui entre dans une prestigieuse école de jeunes filles, où elle tombera amoureuse de Rei, une jeune femme attirante et tourmentée. Bien que le dessin puisse aujourd’hui paraître incroyablement saturé de kitsch seventies, les scènes tragiques ou amoureuses poussées à l’extrême et les sentiments des personnages survoltés, Très cher frère est un manga finalement extrêmement sombre, abordant des questions de dépression, de suicide, de drogues et d’inceste (pour n’en citer que quelques-unes), et se finit – comme souvent chez Ikeda – de façon tragique. Malgré tout, on note que que l’incroyable noirceur de l’oeuvre n’est pas directement liée à son contenu lesbien – la cruauté sous toutes ses formes y est la chose du monde la mieux partagée, et la tragédie frappe sans distinction ni justification morale les personnages hétérosexuels et homosexuels, au contraire d’une bonne partie de la littérature lesbienne du début du siècle dans laquelle la relation homosexuelle se solde souvent par le décès d’une ou des deux partenaires.

Extrait de La Rose de Versailles

Les amours et amitiés homoérotiques traversant l’oeuvre d’Ikeda Riyoko ont contribué à forger l’imaginaire lesbien du manga pour les décennies à venir : attirances adolescentes dans des internats de filles, idéalisation de figures féminines androgynes et hiératiques, relations à la limite de l’amitié et de l’amour. Si il ne s’agit pas encore de mangas explicites (les passions y restent le plus souvent chastes, voire inavouées), ils ont pourtant joué un rôle incroyablement important dans le développement et la diffusion du genre. La parution relativement récente de traductions françaises est l’occasion de lire et de redécouvrir ces ouvrages au kitsch délicieusement rétro, qui se fendille si souvent pour laisser entrevoir les sombres tréfonds psychologiques de ses personnages et les conflits qui les déchirent.

Kit

La traduction française de La Rose de Versailles a été publiée en 2002 par Kana, et la série animée est disponible en DVD chez IDP Home Video.

La traduction française de Très cher frère a été publiée en 2009 par Asuka, et la série animée est disponible en DVD chez Kazé.

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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2 Comments

  1. claire says:

    Sinon, il y a dynasty-scans pour lire (en anglais) du Yuri Manga à tous les sauces. Je sais c’est gratuit et pas tout à fait légal mais … Grosse communauté de fans.

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