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Grandir sans genre attitré : l’expérience de Malin Björn

Un samedi, dans le métro. Une mère, son bébé. Six mois, une grenouillère grise à rayures roses, presque pas de cheveux et malgré l’inutilité évidente de l’accessoire, un bandeau ROSE dans les cheveux. Plus un gros noeud pour couronner tout.

À chaque rencontre avec des petites filles habillées en rose de la tête aux pieds, je ne peux m’empêcher de me demander si je suis tombée sur LE jour où elles ont été déguisées en poupée, ou si cette superposition de fleurettes, de noeuds-noeurs, de fuschia, et de rose bonbon constitue leur uniforme quotidien.

Et ensuite, je pense à cette suédoise, Malin Björn, qui a décidé d’élever son enfant sans distinction de genre, de manière “neutre” si on peut dire… La démarche est assez inédite: elle a donné un prénom mixte à son bébé (OK, ça arrive), choisit des vêtements aussi bien bleus, que roses ou que n’importe quelle autre couleur (OK, ça arrive aussi), l’habille autant en robe qu’en pantalon (ah, ça en général, ça n’arrive qu’aux filles), et, encore plus surprenant, a décidé de taire le sexe de son enfant à son entourage.

Ayant grandi dans un famille au fonctionnement patriarcal où la femme n’avait le droit qu’à l’identité de fée du logis, Malin a souffert de ne pouvoir suivre la voie qui la faisait rêver, c’est à dire celle d’électricienne. Elle s’est alors “juré que, si [elle] avait une enfant, il serait  libre, contrairement à [elle], de suivre n’importe quelle voie”.
La volonté d’offrir à son enfant le plus grand choix possible s’est donc appliquée dès la naissance, pour que l’enfant soit guidé dans la construction de son identité par ses désirs et sa curiosité.

Les petites filles sont aimables, les petits garçons intelligents. Merci Monoprix !

En effet, si le corps est porteur de l’identité sexuée, comme le rappelle Christine Detrez dans La construction sociale du corps, l’adéquation entre le sexe et le genre n’est pas automatique. L’identité sexuée est le produit d’un processus de « sexuation », et la société entre pour une large part dans les différences existant entre les hommes et les femmes, façonnant leurs modes d’être ou leurs goûts. Une étude menée par une sociologue américaine sur « vêtement, genres et rôles sociaux » a démontré que des adultes se comportaient différemment avec le même bébé, selon qu’il était habillé “en fille” ou “en garçon”. En taisant le sexe de son enfant, Malin souhaitait lui éviter d’être prisonnier des attentes formatées liées à son sexe, et lui permettre de prendre le meilleur dans les univers des deux genres, masculin et féminin.

Concrètement, seule Malin, sa mère, le père, et les quelques amis qui ont déjà changé les couches de l’enfant sont au courant du sexe de l’enfant (et se sont engagés à le taire). Il joue avec des camions, des baguettes magiques à paillettes, des poupées, des dinosaures (mais est-ce que du coup ça lui fait deux fois plus de jouets?) et ne parle pas encore, ce qui évite pour l’instant de répondre à beaucoup de questions très complexes sur les filles et les garçons du genre “Maman dis pourquoi les filles elles zont pas d’zizi d’abord?”.

Trois mois et déjà cagole 

Bien sûr un jour le sexe de l’enfant de Malin deviendra physiquement évident, mais elle n’a pas vraiment fixé de fin à “l’expérience”. Peut-être cela ira-t-il de soi avec sa prise de conscience de son appartenance à un sexe (qui survient entre 4 et 6 ans, selon le professeur en psychologie Véronique Rouyer)…

Au début, cette démarche peut sembler étrange, mais elle pousse à se demander à travers quoi se construit une identité féminine ou masculine en dehors des clichés et des rôles établis par la société et la culture, et s’il existe des caractéristiques propres à chaque sexe telles que par exemple, l’intuition, attribuée généralement à la force féminine et la raison, liée paraît-il à l’énergie masculine. Car “les sensations qui viennent du corps modèlent pour une part importante et intime les valeurs et les comportements”, selon Paule Salomon, dans le très intéressant ouvrage intitulé La femme solaire.

Malgré le choix de Malin, qui n’est pas le premier du genre, les stéréotypes sont encore en forme, comme en témoigne cette petite expérience bête comme chou (mais d’où vient cette expression?): alors que je travaillais comme serveuse et qu’un couple m’avait commandé à boire, j’ai intentionnellement mis une paillebleue dans le cocktail de la fille, et une paille rose dans celui du garçon. Deux minutes plus tard, – oui oui, tuas deviné – voilà que la paille rose avait atterri dans le verre de la fille, et la bleue, dans celui du garçon.
Hourra.

Gail

Gail

Bricoleuse de mots et de carton pâte au service de la poésie et de la météo. Dancing queen chez BBX depuis 2008.

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16 Comments

  1. Tomate Verte says:

    Ayant habité quelques années dans un appart parisien donnant sur un square où les enfants venaient jouer, j’ai constaté que 3/4 des fillettes étaient habillées avec au moins un élément rose (et jusqu’à la tenue complète), et que les garçons ne portaient jamais de rose (mais avaient le choix de toutes les autres couleurs). Par ailleurs, absolument toutes les adolescentes avaient les cheveux longs (alors que dans mon adolescence les filles avaient les cheveux de toutes les longueurs possibles). Et je me suis dit que les luttes des féministes étaient bien loin et qu’on était revenu à tous les clichés de genre. C’est terrible que ce soit les parents qui véhiculent ce formatage.
    Est-ce qu’une ado de 17 ans qui veut porter les cheveux courts se voit immédiatement classée par ses copines dans la catégorie gouine ?

  2. timide says:

    Je pense que ce que je n’aime dans cette histoire c’est l’aspect “expérimental” de la chose. Il y a quand même une grande inconnue dans la méthode : c’est le résultat de celle-ci au niveau comportemental de la psychologie de l’enfant. Cela dit, n’étant une experte en aucune matière sur le sujet, il n’en demeure pas moins que je trouve l’initiative surprenante et même … intéressante.

    “Les petites filles sont aimables, les petits garçons intelligents. Merci Monoprix !”

    Je comprends mieux mon prisme ! Barbi(e)turix you saved my little web life !

  3. timide says:

    @T.V

    p***, tu t’es tapé le square de frigide barjot à toute seule ! “mdr”
    sérieux, y a plus qu’à devenir la couleur soi-même pour ne pas virer psycho’s.

    next, à moins avis, ça dépend de la coupe.

    coupe courte en mode mia farrow = look pas gouine
    mais
    coupe courte à la kim ann foxman = look androgyne
    (donc à 17 ans autant dire que la nuance n’existe “quasi” pas et donc ça revient à penser gouine)

    dur hein !?!

    #maisquevast-ilrester?

  4. Clarisse says:

    Merci pour l’article !
    J’ai eu la chance de grandir loin de ces codes, je jouais autant à la dinette qu’aux jeux que notre société réserve aux garçons. J’avais un ami d’école qui jouait aussi à la dinette, et c’était pour moi très naturel. Mais en grandissant, j’ai fait plus attention à ces codes. J’ai remarqué que les filles autour de moi portaient du rose, des robes… Ca me mettait mal à l’aise, même si je me sentais bien dans mes baskets, parce qu’on me mettait à l’écart… Pourquoi, hein ?
    Et pour illustrer ce que dit Tomate Verte, j’ai 17 ans et je me suis coupé les cheveux cours, après les avoir portés largement sous les épaules pendant des années. Et on m’a demandé si c’était un coming-out…

  5. Yanek says:

    Je trouve l’expérience intéressante, mais comme “timide” je me demande quel risques existe pour l’enfant. Par observation j’ai remarqué que les garçons jouant aux jeux de filles risquaient de devenir plus sensibles (tant mieux pour l’humanité). Par contre si l’on prête l’intelligence ou la raison à l’homme, c’est je pense à cause de leur accès aux études plus tôt dans l’histoire de l’Europe; beaucoup de femmes savantes ont du être autodidactes et/ou utiliser de pseudonymes masculins pour avoir leur passion en carrière.

  6. ally says:

    Merci pour cet article très intéressant et accessible à toutes et tous. Je partage !

  7. Elizabeth says:

    Les questions de genre, d’éducation m’interpellent puisque je suis en pleine phase de “et si on faisait un bébé dans 3/5 ans ?”
    Et je trouve l’expérience intéressante, mais en France, arriver à cacher le genre doit être beaucoup plus difficile puisque contrairement à la Suède, nous n’avons pas de pronom neutre (enfin, je crois qu’il y en a un en Suède). Et comment fait-on lorsque le bébé est gardé en crèche ou par une nounou ?
    et comment réagit le bébé lorsqu’il découvre son sexe biologique ?

  8. toto says:

    Intéressant, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander
    pourquoi des parents seraient obligés d’ignorer complètement le sexe
    de leur enfant pour l’élever comme ils l’entendent : faut-il vraiment
    aller jusqu’à cacher le sexe de cet enfant pour lui permettre de s’habiller,
    de jouer et de grandir comme il l’entend, ne peut-on pas le faire en s’affirmant
    comme fille ou comme garçon ?

    Comme le dit Clarisse, des garçons peuvent jouer à la dînette sans avoir à se faire passer
    pour une fille. Bien sûr, ils peuvent être victimes de moqueries, mais je trouve que cela constitue un acte plus fort de se dire garçon et d’y jouer que de se dire d’aucun sexe pour pouvoir le faire.

  9. Michèle says:

    Je travaille avec des enfants de tous les âges (3 à 12 ans) depuis que j’ai 15 ans. Selon moi, le seul “risque” pour la santé psychologique de l’enfant, c’est celui de grandir en n’ayant pas peur d’être différent. C’est une bonne chose, non? Il est encore bébé… alors pas de panique. Ce n’est pas comme si un enfant de 7 ou 8 ans ne connaissait pas son propre sexe. Pour le moment, l’identité personnelle du bébé se résume à ses émotions et à reconnaitre ce qui l’entoure directement. Sa connaissance de soi est limitée, donc il ne souffre pas de ne “pas savoir” son sexe.

    J’ai vu des tas de petits garçons de 3 ou 4 ans qui aimaient se déguiser et jouer à la dinette (les plus grands chefs de restaurants ne sont-ils pas des hommes?) et des tas de petites filles aimer les dinosaures et les blocs legos. J’ai toujours encouragé les deux sexes à s’amuser de façon neutre, en jouant activement avec tous les enfants sans questionner leur choix de jeu. J’ai maquillé des petits garçons en papillon et des petites filles en Spiderman à LEUR demande très candide, et parfois, les parents ne comprenaient pas! “Pourquoi tu as demandé ça? C’est pas pour les gars / filles!” Le théâtre et le jeu de rôle, ils connaissent pas? Et leur pauvre petit chou qui était tout fier de montrer son maquillage :(

    Des expériences ont montré que très tôt, les enfants captent les signaux que les parents envoient lorsqu’ils jouent. Si le bébé garçon tout jeune approche d’un camion et le manipule, il est fort probable que les parents l’encouragent : “C’est bien le fils à papa! Il aime les grosses autos!” ou encore “Ohhh il va être pompier, lui!” Si le bébé garçon approche d’un jouet “de fille”, par contre, comme une poupée, les parents risquent de peu réagir, voire de réagir négativement ou de le lui enlever : “Ah non, c’est à ta soeur, ça.” ou pire, le classique “Ah non tu feras pas une fifi!”

    Bref, dès la naissance, le genre sexuel du bébé est *appris* et non inné. Les bébés apprennent tôt à faire le choix qui fait sourire les parents, et nous, on pense que c’est leur “naturel”. Je pense que madame Bjorn veut taire le sexe de son bébé non pas pour que l’enfant lui même se sente confus, mais bien pour que les *adultes* qui le côtoient ne lui attribuent pas un rôle prédéterminé et ne le traitent pas en fille (douce, propre, polie, mignonne) ou en garçon (énergique, coquin, fort, curieux, etc.) Un jour, l’enfant prendra connaissance de son sexe, et à ce moment là, il se sentira déjà bien confortable d’aimer ce qu’il aime!

    J’espère qu’un jour, les stéréotypes sexuels se dilueront un peu. Dans les boutiques, l’allée des jouets des filles versus celle des gars est une vraie blague.

  10. Bobibu says:

    La magie du 21ème siècle, celle de tout remettre en question, de ne plus considérer l’être humain comme un animal mâle ou femelle doué de langage, mais comme un être vivant sans genre… Moi personnellement, j’aime bien pouvoir différencier une fille d’un garçon, qu’elle soit “princesse” ou garçonne, qu’il soit macho ou effémine, juste parce que ça m’apporte des repères. Est-ce que vous voulez vraiment vivre dans une société androgyne, ou les hommes et les femmes ne sont plus différenciés, ou il faut demander à un(e) inconnu(e) s’il est un homme ou une femme? Ou bien est-ce qu’on aura bientôt des hommes-fille et des femmes-garçons?
    Je sais qu’il est important de combattre les stéréotypes, qui assument que toutes les filles aiment le rose, et les garçons la bière, mais est-il forcément nécessaire pour ce faire d’aller à l’extrême opposé et de vouloir cultiver la neutralité, au risque de perdre ce qui a toujours défini, quelque soit la société dans laquelle on vit, à savoir notre genre?
    Je demande aux homosexuel : souhaiteriez vous vivre dans une société ou l’on ne vous différencierait plus des hétéros, ou êtes vous au fond attachés à votre “différence”, considérant qu’elle vous définit, qu’elle fait partie de vous?
    Voilà je pars un peu loin, mais c’est parce que je suis choqué par ce besoin d’aller à l’encontre des choses naturelles. Il me semble qu’habiller une fille en rose ne l’enfermera pas forcément dans un rôle, tout comme avoir un enfant dans un couple homo n’influera pas forcément sur sa sexualité.
    Je cherche juste à questionner, hésitez pas à répondre, ça m’intéresse, mais ne voyez aucune agressivité dans mes propos, mon adage c’est de vivre et laisser vivre (mais pas sans commenter ^^)

  11. Cham says:

    A voir toutes ces filles en mode “poupée barbie”, on a l’impression qu’elles sont des instruments formatées au désir des hommes et que le homme appartient aux hommes.
    Désolé je trouve ça tragique…

  12. Cham says:

    Je voulais dire : “et que le monde appartient aux hommes”. Désolé.

  13. zeep says:

    Je me lance pour mon premier commentaire sur BBX !
    (Pour avoir une chance de comprendre la suite : je suis gouine et trans, 23 ans, désormais passe-partout.)
    Mes parents m’ont élevée d’une manière plutôt neutre. Ils ne sont pas allés jusqu’à taire mon sexe biologique (ils auraient dû…), mais je n’ai pas grandi dans une chambre bleue avec des playmobil quoi… J’ai eu une poupée que j’étais fière de promener dans une poussette (mes parents recevant les critiques), mais sinon plutôt attirée par le faire de créer quelque chose que je jouer avec des jeux existants : Lego plutôt que Playmobil, figurines et accessoires en perles plutôt que de simuler une guerre.
    Mon physique ayant toujours été toujours androgyne, on m’a souvent prise pour une fille et je me suis jamais posée de question, pas de refus net (sauf au harcèlement), pas de stéréotypage pour que ça arrive plus souvent, j’étais juste moi-même, sur la limite. Avec le plaisir de l’ambiguïté mais l’envie d’avoir le droit de m’exprimer plus, le harcèlement limitant.
    Voilà… Ce n’est pas évident de tenir en étant androgyne (physiquement, d’expression) dans ce monde stéréotypé, et ça expose à l’incompréhension, mais c’est possible et c’est sans doute arrivé à d’autres à cette échelle et sans médiatisation.
    Rendons nos enfants plus forts et plus uniques en leur laissant la liberté de leur expression !
    (Et pour celles se posant la question, malgré cette ouverture, ma transidentité reste de travers pour eux, même si je reste comme j’étais, loin des clichés…)

  14. zeep says:

    (Haha, je viens de voir la date de l’article, sur lequel je suis visiblement tombée par un lien internet. Bon, si quelqu’un me lit…)

  15. lutin says:

    Merci Monoprix, j’ajouterais même que les filles sont statiquement aimables puisqu’ASSISES pendant que les garçons sont activement intelligents debout.

    youpi…

  16. OverReacting says:

    Même si ma mère nous a élevés ainsi les premières années mes frères ma sœur et oim l’expérience ne pu guère durer car très rapidement (école maternelle) l’environnement nous ramena à l’injonction de se conformer au genre qu’on nous avait attitré…

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