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De l’Objectivation des corps des femmes

À chaque nouvelle relation, quelque soit sa nature, sexuelle ou amoureuse, j’entreprends la même démarche. J’envoie des photos de moi, nue ou presque nue ; des parties de moi : un sein qui se cache derrière un t-shirt échancré, ma main quelque part, une bouche et parfois des mèches de cheveux. J’ai toujours envie d’exciter l’autre à coup de photos sexy dans lesquelles je me positionne clairement en objet. Je me mets en scène.

Dans la plupart des relations que j’ai entretenues, j’étais la seule à envoyer ce type de photo. L’autre ayant toujours été sujet d’un désir pour moi suscité par ce que je lui envoie. Cette attitude m’a toujours permise de me sentir bien, d’avoir confiance en mon sex appeal. Je reproduis clairement ce que la société attend de moi: je deviens objet de désir. Sans doute reproduirais-je la même chose avec les hommes et je crois que ce n’est que là qu’en réalité, ça me poserait un problème en tant que féministe.

Mais il n’y a pas que dans la sphère privée que l’on peut être amenée à se poser la question de l’objectivation de son propos corps ou du corps des autres femmes. J’entends souvent certaines photographes se demander si en photographiant des meufs à poil dans des positions sexy, elles reproduisent un schéma patriarcal. Car la limite entre la reproduction de ce schéma patriarcal et la subversion est fine.

La subversion dans ce type de travail peut assez se reconnaître: une fille qui ne correspond pas aux stéréotypes la féminité, le choix de pouvoir le faire dans les conditions que l’on a choisies et le fait que derrière l’appareil photo se trouve une femme. Je trouve que ça pose plusieurs questions délicates. Une femme derrière l’appareil photo change t-il vraiment la prise de vue même si l’intention peut être différente? Y-a-t-il une différence entre des photos faites par une femme et celles faites par un homme?

Il n’y a peut être pas plus de différence entre une femme et un homme qui photographient d’autres femmes, qu’entre deux femmes. C’est surtout le fait que ce soit enfin une femme, qui soit derrière l’appareil photo et décide, avec la personne photographiée de la forme que prendrait la séance photo. D’un milieu à un autre, ces photos n’auront pas la même réception. Dans un milieu très hétéronormé, il est bien possible que ces photos renforcent le statut de la femme objet alors que dans d’autres, cela peut être subversif.

Alors pour que ce soit également subversif dans un milieu hétéronormé, il faudrait qu’il y ait un élément inhabituel. C’est sans doute ce qu’il s’est passé avec le burlesque qui met en scène des femmes souvent correspondant peu aux normes de la société ou avec une attitude qui n’a rien de passive. Mais si le sujet photographié correspond aux normes de la féminité, comment peut on arriver alors à échapper à la reproduction de ce qu’on appelle le “male gaze”. Parce qu’être femme ou queer finalement ne nous épargne pas: nous reproduisons nous aussi, et malgré nous, des schémas patriarcaux contre lesquels nous luttons. Objectiver notre partenaire se mêle souvent à une forme de paternalisme: dire à l’autre quoi porter pour que celle-ci suscite notre désir.

Parce que finalement, la limite est là: peut-être qu’il est plus facile de choisir les conditions de travail quand il s’agit d’une femme ou une personne queer derrière l’appareil photo, parce que la personne qui nous photographie aura plus conscience des enjeux féministes.

Mais la question de l’objectivation du corps des femmes dans le cadre de l’art ou dans le cadre privé me pousse à réfléchir sur ces notions d’objet/ sujet. Peut-être devrions nous plutôt nous concentrer sur cette problématique: être objet d’une photo fait-il de nous un objet? Ne nous sommes nous pas plutôt sujet aussi quand nous sommes objet? Ne devrions pas plutôt arrêter de binariser ces concepts ? Un soir, alors que je parlais de cette problématique à ma copine, elle me dit quelque chose de tout à fait pertinent: “Mais quand tu m’envoies une photo d’une partie de ton corps, ou quand je te prends en photo, Sarah, je ne te photographie pas comme un objet mais comme une personne, un sujet.”

Je me demande si ce n’est pas ça, qu’il faudrait plutôt retenir. Les photographes femmes ou queer dont j’apprécie le travail photographient des personnes et des personnalités, uniques.

 
Sarah
 Illustration de couverture: Pablo Anwar
1ère photo: Britney Fierce
2nde photo: Vincent Girardot

Sarah

Sarah parle de cul et d'amour mais aussi de bouffe vegan, de genre et de féminisme. Passion vélo et gingembre addict. Nouvellement vidéaste, elle espère flooder la toile de sa vision du porno. Twitter : @sarahdevicomte

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4 Comments

  1. Kim says:

    Je pense que le problème d’objectification des femmes se pose surtout lorsque les photos sont utilisées à des fins mercantiles… Une fille nue pour vendre du poulet rôti par exemple.
    Lors de photos nues persos ou artistiques, il ne s’agit que d’érotisme. Susciter ou satisfaire du désir n’a rien, j’espère, d’anti-féministe.
    Et ne laissons pas au porno mainstream le monopole du nu ! :-)

  2. Wonderpussy says:

    A priori, ça dépend surtout des supports de production et de diffusion de ladite photo. Par qui elle est payée, achetée, à quel endroit est-ce qu’elle est rendue visible…Ce qui distingue un(e) photographe queer/féministe, c’est qu’elle/il n’inscrit pas son travail dans un système de production traditionel et convoque donc un autre type de publics…

  3. Clara Njoy says:

    Que l’on soit un homme, une femme, le/la photographe ou le sujet, je pense également que dans la sphère privé on aime et recherche l’érotisme et le plaisir de voir ou montrer sa nudité, d’en être l’acteur. Dans ce cas, l’image du corps même objectivé transmet celle d’un sujet avec toute sa sensuelle humanité.
    En revanche, effectivement, si l’on y prête attention les clichés pris à des fins commerciales, que ce soit pour le milieu du x ou autre, renvoient souvent l’image des corps devenus objets de présentation ou objet de désirs presque banalisés et limite déshumanisés. Ne serais ce pas alors là le problème ? Le marketing du nu a changé notre façon d’appréhender les corps en image.
    Il existe pourtant bon nombre de photographes de nus dont les superbes travaux remettent le sujet en avant, mais il faut croire que ces styles ne sont pas “bankable” et restent vissés au domaine de l’art…

  4. Lisette says:

    5 “Je” dès l’intro. Record battu ?

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