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L’homosexualité made in China

“Tu n’as pas remarqué son allure ?”, “Et ses ongles, on dirait des ongles de filles !”, “Il marche comme une femme”… Ici, en Chine, on les surnomme “tongzhi” (camarade) – le nom donné aux homosexuels.

C’est l’histoire de Dewei *. Il habite à Wuhan, “petite” ville de 12 millions d’habitants dans la région du Hubei, en Chine. Il parle un Français impeccable. Dewei* a fait ses études en France, à Paris. Puis, il est revenu dans sa ville natale pour travailler en tant qu’interprète pour une entreprise française implantée dans son pays. Ici tout le monde l’appelle “le grand garçon”. C’est vrai qu’il est grand – et beau. Il prend soin de sa peau, il arrange ses cheveux noirs pour avoir une mèche sur le côté. Aujourd’hui, il porte un pantalon rose et une chemise bleue claire. Personne d’autre ne s’habille comme ça ici. Les Français l’apprécient énormément, les Chinois le trouvent étrange. Les filles s’amusent de sa démarche et ses manières féminines.

Li Mei* est aussi interprète. Elle n’a jamais vu la France mais manie très bien la langue. Elle connait tout et tout le monde au sein de l’entreprise. Elle sait qui est avec qui, qui fait quoi, qui vit où. Elle a remarqué que Dewei* n’est pas comme les autres garçons. Et elle aime en rigoler avec ses copines. Finalement, elle l’aime bien. Elle sait bien ce qu’il a de différent et ça l’amuse. Mais il ne faut pas en parler vraiment.

La réalité de la Chine d’aujourd’hui : c’est la loi du silence, personne ne doit savoir.

“En France, une fille peut vivre avec une fille, elle peut se marier avec une fille.” Li Mei* et ses copines interprètes éclatent de rire. Comme des enfants à qui l’on raconte une bêtise. En réalité, c’est la seule réaction qu’elles peuvent avoir. “En Chine ce n’est pas possible, les parents ne pourraient pas accepter”.

Ici, les enfants, souvent uniques, sont “soumis” à leurs parents. La pression familiale est énorme. Le but ultime d’une vie : mariage/enfant/maison – si possible aussi une belle voiture. Le sujet est très sérieux, surtout la question de la descendance, plus que cruciale. Sans mariage, les parents seront honteux pour toujours. Le célibat est l’échec d’une vie. L’homosexualité… un dérangement psychologique.

D’ailleurs ce n’est que depuis 1997 que l’homosexualité n’est plus considérée comme un crime. Avant cela, les homosexuels étaient envoyés en camps de travail ou condamnés à la peine de mort. Et l’homosexualité a été retiré de la liste des maladies mentales seulement en 2001. Aujourd’hui, le choix du Gouvernement est l’ignorance totale. Pour ne pas avoir à réprimer les homosexuels, il faut les nier. Comme s’ils n’existaient pas.

Pourtant, des associations existent et se font de plus en plus entendre. On en parle même dans les médias. En 2012, un couple d’hommes avait célébrer leur (faux) mariage dans la Province du Fujian (Sud de la Chine). L’événement avait fait parler de lui mais avait été absolument ignoré des autorités. Avec l’avénement d’Internet, on assiste tout de même à une petite révolution pour la communauté LGBT. Mais la censure n’épargne pas le web. Pour rappel, Facebook et Youtube sont interdits en Chine (pour ne citer qu’eux). Alors, on ouvre des blogs, on se retrouve sur des forums…

Au sein de l’Empire du Milieu, les homosexuels sont très souvent voués à mentir. Ils se marient avec le sexe opposé pour ne pas déshonorer la famille. Il y a même un site web, chinagayles.com, qui propose des “xinghun”, des mariages arrangés. Un gay se marie avec une lesbienne pour sauver les apparences et continuer à vivre leur vie chacun de leur côté. Tout est mis en oeuvre pour que personne ne découvre le secret ultime, surtout pas la famille.

Face à cette pression silencieuse, très peu de personnalités osent agir pour les droits LGBT. Il y a tout de même Li Yinhe, sociologue chinoise et militante qui lutte depuis des années pour ouvrir les mentalités et légaliser le mariage homo. Elle a publié plusieurs livres sur le sujet de la sexualité dans lesquels elle montre notamment que l’homosexualité existait et était tolérée au cours des dynasties précédentes. Un combat extrêmement difficile qu’elle mène de front.

Alors, l’homosexualité made in China : silence et ignorance. Certains diront que ça ne changera jamais. D’autres, optimistes convaincus, croient profondément que la jeune génération, Internet, la mondialisation, les lois en faveur du mariage gay dans les autres pays du monde, pourraient bien retourner la situation et ouvrir les mentalités…

 

* les prénoms ont été modifiés

Pour plus d’informations sur Li Yinhe : www.womenofchina.cn

photo de couv : Lu Zhong et Liu Wanqiang, premier mariage gay symbolique en Chine (Fujian)

 

Alice

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2 Comments

  1. Helene says:

    Enfin un bon article : du nouveau, loin des sujets habituels parisiens auto-centrés clubbing qui me lassent, des interviews bien foutues et intéressantes, et le tout en restant sur notre sujet principal : être lesbienne. Encore encore !

  2. Rosalie says:

    très bon article !! enfin !! merci

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