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Youtubeuses beauté : entre aberration genrée et émancipation

S’ il y a quelque chose de bien avec la démocratisation des outils numériques, c’est qu’elle permet à tout le monde de s’exprimer. On peut débattre des heures sur la légitimité de la communication 2.0, mépriser les réseaux sociaux, mais on ne pourra jamais empêcher les internautes de s’en saisir et d’en faire des moyens d’échanges. Rappelons nous que c’est la démocratisation des outils vidéo qui a permis au mouvement de libération des femmes (MLF) de se faire connaitre grâce à, entre autres, Carole Roussopoulos.

Watch me i’m famous

Mais aujourd’hui, je vais vous parler de vidéos d’un tout autre genre. Elles ont entre 13 et 25 ans, cumulent entre 70 000 et 700 000 abonnéEs et leurs vidéos sont vues parfois par plus de 300 000 personnes. Elles pullulent sur la toile, parlent de leurs achats de l’hiver, de leur routine beauté du matin, créent des tutos coiffure ou réalisent des “Swap” entre youtubeuses. Il arrive même que certaines vous fassent visiter leur chambre, l’intérieur de leur sac à main, voire même de leur iPhone. Les conseils maquillage et fringues ouvrent une fenêtre sur la vie de ces starlettes de la toile. Tout est parfaitement bien mis en scène : la caméra est toujours bien placée, le ton, toujours maîtrisé.

Aux USA, les youtubeuses beauté sont un véritable phénomène, certaines possèdent jusqu’à 12 millions d’abonnéEs* et près de 60 millions de vues (grosso modo le nombre d’habitants en France). On peut s’interroger sur ce qui pousse les internautes à vouloir regarder de telles vidéos : je me suis moi-même demandée comment une vidéo qui vous transforme en poupée Barbie pouvait atteindre autant de vues jusqu’à ce que je finisse par regarder de manière assez régulière la chaîne Youtube de l’une d’entre elles. Elle s’appelle Lison, elle a 14 ans et elle donne des conseils beauté et fringues. J’ai mis ça sur le compte de la fascination : fascination de voir des jeunes filles maîtriser aussi bien leur outil d’expression : de leur propre image au montage de la vidéo en passant par le ton qui oscille entre professionnalisme et proximité avec les personnes qui les regardent.

Je regarde avec une certaine régularité mais j’oscille entre critique acerbe et sympathie. L’interrogation de cet article se porte essentiellement sur le potentiel féministe de ces vidéos. Est-ce que faire des vidéos make up avant la majorité est un acte féministe ? A priori, j’ai envie de dire non. Non, il n’y a rien de féministe à produire des vidéos souvent extrêmement genrées voire hyper sexualisées sur Youtube.

Too much pussy

En poursuivant ma recherche sur les youtubeuses beauté de la toile, je suis tombée sur une chaine particulièrement effrayante : Lady Xéona. Ses vidéos commencent lorsqu’elle a 4 ans et ses sujets de prédilections varient entre le make up, la coiffure, les fringues et les cadeaux qu’elle reçoit. Chacune des vidéos est soigneusement montée par ses parents, le tout est rose : la perruque, les cahiers de son sacs d’école (car oui on voit même l’intérieur de son sac d’école – je rappelle qu’elle a 4 ans), la typo des vidéos, les objets de déco, la chambre, les murs, bref, du sol au plafond, tout est rose bonbon. Elle a même un site Internet, rose lui aussi. Dans ses vidéos, tout  y passe, sa vie entière semble mise en scène par sa mère. L’enfant est devenu un objet marketing à part entière.  Un objet genré qui semble faire vendre.

Cette dernière chaîne est clairement une aberration genrée. Une aberration même pour l’enfant qu’elle est et l’adulte qu’elle deviendra, la gamine, bien qu’ayant l’air en avance pour son âge, n’est certainement pas en mesure de maîtriser son image, c’est sa mère qui la maitrise et choisit pour elle, il y a là un énorme problème de consentement.

En revanche, les deux autres youtubeuses qui nous intéressent sont plus âgées : Lison qui a 14 ans mais aussi Marie (18 ans). Celles ci semblent être en mesure de contrôler leur image et le contenu de leurs vidéos. Je ne sais pas si ce genre de vidéo est féministe, d’ailleurs, je crois qu’il s’agit là d’une fausse bonne question. Je me suis interrogée sur ce que ces vidéos pouvaient apporter à la fois pour ces jeunes youtubeuses et pour les personnes qui les regardent.

Du selfie à l’empowerment ?

Elles peuvent certainement tirer une sorte d’empowerment personnel de leur expérience Youtube, une assurance que trop peu de femmes ont encore même si cette assurance passe par le physique plus que par l’intelligence. Cependant, il est intéressant de voir la détermination avec laquelle la jeune Lison fait ses vidéos, ou avec quel ton la jeune Marie répond à ceux et celles qui la critiquent. Faire des vidéos sur le maquillage n’est pas en soi féministe, pas plus qu’il est anti féministe. Il y a une telle haine de tout ce qui est assimilé à la « féminité » aujourd’hui qu’il serait réducteur d’assimiler leur démarche à de pures futilités féminines. L’empowerment peut autant passer par l’acceptation de son corps que par l’affirmation d’un soi plus intellectuel. Ces vidéos semblent souvent contenir les deux puisque les deux jeunes filles ont une certaine assurance à l’oral. Ces vidéos me font un peu penser à la mode des selfies, qui est une valorisation du soi par l’image, ce qui est un point positif dans une société où les femmes sont souvent dévalorisées à la fois physiquement et intellectuellement. Alors je ne sais pas si ces vidéos sont féministes, et je ne saurais être radicale. Je les trouve parfois totalement inintéressantes, mais si ces jeunes filles se sentent bien dans leur peau en le faisant, pourquoi pas ?

Et puis comme disait Virginia Woolf dans Une chambre à soi : « Écrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence ou envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre c’est commettre la plus abjecte des trahisons. »

Et vous, vous en pensez quoi?

*dans une de ses videos, Solange liste les 5 youtubeuses les plus influentes.

Sarah

Sarah

Sarah ne parle plus trop de cul ni d'amour d'ailleurs mais ses passions demeurent : féminisme, antispécisme, santé mentale et gingembre.

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6 Comments

  1. Artemisia.g says:

    moi, perso je regarde pas du tout ce genre de vidéo. Je suis allée voir les liens par curiosité… Ben qu’est-ce c’est chiant sérieux o_O So true Solange ;) Insupportable pour moi! Après c’est sans jugement, j’veux dire ces meufs s’éclatent, ça plait à certaines personnes. Bon…

  2. Moumoutte says:

    D’ordinaire je ne suis pas très make-up et je n’ai pas besoin d’une multitude d’astuces pour avoir les cheveux doux et souples; cependant, ma petite soeur suit (modérément) les chaines beauté capillaires car elle le cheveux plus secs plus difficilement domptables que les miens. Elle prend conseille, et depuis ses cheveux sont plus beaux. Je pense que toute personne qui recherche une solution à un problème qu’elle n’arrive pas à résoudre, ces p’tites nenettes sont de bons conseils. Certaines sont très suivies car elles sont naturelles et ne ressembles pas à des femmes pot-de-peinture. En effet, on peut s’interroger, comme tu disais, sur le fait si c’est féministe ou pas, je pense que ces YouTubeuses font ça pour s’emanciper et partager leur passion comme le ferait n’importe quel musicien ou dessinateur qui se poste sur Youtube.
    Pour la petite de 4 ans, c’est du Jordy ! Scandaleux ! Je n’ai même pas regardé la vidéo car je me dis que ce serait conforter la mère dans un délire mégalo.

  3. Pwick says:

    Dans un style un peu plus queer et moins Barbie, Lysandre Nadeau est vraiment top ! Vive le Quebec et ses conseils pour s’assumer pleinement quelques soient le theme !

  4. Marilys says:

    Bonjour,

    Merci pour cet article très intéressant, je suis moi aussi youtubeuse beauté enfin une petite comparée à mon nombre d abonnées mais je vois que depuis deux ans environ le phénomène a beaucoup explosé en France. Beaucoup de jeunes filles et femmes ont créer leur chaîne au début par passion maintenant pour le business. Tout est calculé comme le font les parents avec leur fillette chose vraiment inacceptable pour moi. Une fille majeure est capable de décider si elle veut s exposer ou pas, une enfant non. Pour moi créer ma chaîne était pour échanger et partager, après du fait que l on s expose on ne récolte pas toujours ce que l on espère . Amitiés

  5. Morgane Sermadiras says:

    Bonjour, je suis journaliste TV. Je prépare une émission spéciale sur les youtubeuses. Je recherche quelqu’un qui ne comprend pas cet engouement.

    Vous pouvez contacter Morgane au 0153843024 ou par mail: msermadiras@reservoir-prod.fr

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