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Le Dictionnaire universel des femmes créatrices, objet de lutte et de reconnaissance !

On en avait rêvé, elles l’ont fait. Paru en novembre, le Dictionnaire universel des créatrices recense enfin toutes les femmes qui ont fait l’Histoire. « Lutter contre l’effacement permanent » des femmes de cette histoire de l’humanité, tout d’abord écrite au masculin : voilà l’objectif que définit dans son introduction Antoinette Fouque, figure majeure du féminisme français, présidente du Mouvement de libération des femmes (MLF) et fondatrice des Éditions Des femmes en 1973. Avec au bas mot, 10 000 entrées monographiques, sans compter les notices de synthèse, la contribution de 1600 auteurEs dans une centaine de domaines, l’entreprise est colossale. Il aura fallu au moins sept ans pour mener à bien la réalisation même de l’ouvrage. Soutenue par la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, il a été coordonné entre autres, par deux universitaires de renom : Mireille Calle-Gruber et Béatrice Didier. Désormais le résultat est là, et il est bien là : on peut le voir, le soupeser, l’apprécier, l’admirer, et plus si besoin et affinités.

Les trois volumes sont d’ailleurs actuellement en libre consultation à la librairie des femmes, rue Jacob ; vous y serez certainement bien accueillie. C’est là que j’y ai rencontrée Michèle Ideles, l’une des responsables de l’édition. Me voilà donc cordialement invitée à prendre place, et au milieu de la cour intérieure, entourée que nous sommes des portraits des grandes figures féminines, la discussion s’engage.

Lorsque nous évoquons, presqu’émues, l’accomplissement que représente cet ouvrage, elle insiste sur le caractère inédit du projet encyclopédique. Tout le monde a en tête l’Histoire des femmes en cinq volumes parus en 1991-1992, co-dirigée par Michelle Perrot et George Duby… Un pas était fait dans la reconnaissance, par le monde académique, de l’importance des femmes dans l’histoire occidentale. Cependant les femmes n’ont pas contribué aux avancées de l’humanité seulement dans cette partie du monde qui serait la nôtre. C’est là où ce Dictionnaire peut être salué pour sa dimension « universelle » précisément. En effet, combien de projets encyclopédiques, plus « traditionnels », se révèlent ethnocentrés ou partiels, tellement leur vision est partiale ? Mon interlocutrice ajoute que des spécialistes de tous les continents ont été convoqué.e.s : « on découvre tout à coup des femmes asiatiques et africaines, des noms même encore jamais entendus en France ». Ces trois volumes ne se contentent donc pas de « lutter contre l’effacement permanent » des femmes, comme le dit si justement Antoinette Fouque, mais offrent une véritable avancée dans le domaine des sciences, de manière générale.

Face à ce ce type d’anthologies, remarquables pourtant d’érudition, on trouve des détracteurs, -généralement des hommes, d’ailleurs- qui leur reprochent d’établir ainsi une nouvelle séparation entre les sexes masculin et féminin… « Mais, voyons, ma bonne dame, vous parlez bien d’un dictionnaire universel?! » (La formulation est inventée pour l’occasion mais toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels n’est pas fortuite). A cela, M.Ideles répond que « le déséquilibre est déjà là ; tant que les femmes seront invisibilisées, il est normal de réaffirmer leur place. » Et de conclure joliment : « le grand Robert n’est pas une grande Roberte » ! Selon elle, cet ouvrage « donne de la force, du courage et une généalogie aux femmes. » Il fera office pour les jeunes femmes d’aujourd’hui et les générations à venir de véritable « repérage culturel pour se former : les hommes l’ont déjà, eux, et les femmes ont jusqu’ici été sommées de s’identifier aux grandes figures masculines. » L’objectif, clairement affiché revient à « renouer avec cette généalogie qui leur a été confisquée. » C’est à Belin, éditeur scolaire reconnu, que revient le travail de diffusion et de distribution. L’ouvrage devrait se retrouver dans toutes les bibliothèques des écoles, dans toutes les B.U., dans les médiathèques de toutes les villes de France…et de par le monde ! Cela reste à parier car les trois tomes font actuellement l’objet d’une traduction en anglais.

(c) RTBF

Cependant, un tel recensement en appelle à un véritable work in progress, tel que le précise Antoinette Fouque, déplorant une vision encore parcellaire de la participation des femmes aux réalisations de l’humanité. Et si elle considère que cette parution est un « moment du Mouvement des Libération des Femmes », elle n’est pas une fin en soi. Sont prévues « une version numérique du dictionnaire et une base de données à laquelle chacun.e pourra contribuer », précise M. Ideles.  L’idée avait pourtant germée dès 1973. Dans le sixième numéro du Torchon brûle, le journal du MLF, une « souscription pour une encyclopédie sur les femmes » était lancée… Quarante après, la concrétisation de cette envie marque un seuil décisif dans notre histoire, et dans l’histoire des sciences.

Bénédicte

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4 Comments

  1. timide says:

    la couv’ est classe et donne envie d’ouvrir l’ouvrage !

  2. Le dernier roman de Courtney Milan, The Countess Conspiracy (pas encore traduit à ma connaissance), met justement en scène une héroïne biologiste au 19ème qui a trouvé le seul moyen de publier ses travaux : les faire signer par un ami homme. Des travaux sur la reproduction et la transmission des caractères héréditaires, en plus, à une époque où le simple fait de parler de reproduction était une gaffe sociale majeure.

    Je ne vais rien spoiler mais la partie de l’intrigue sur le rôle des femmes dans la recherche scientifique est pile dans le thème de l’”effacement permanent”. Avec des lueurs d’espoir quand même, mais c’est une romance. Et un excellent livre du reste.

  3. Rêveuse says:

    Faites plus que l’ouvrir, lisez-le : à chaque page, des découvertes (et il y en a 5000). Par exemple Rosalind Franklin, une héroïne véritable du XXe siècle, qui a découvert l’ADN et a été spoliée de sa découverte. Et ceci n’est pas un roman. Si vous ne pouvez pas acheter le Dictionnaire, faites le commander par votre bibliothèque préférée.

  4. Irisad says:

    De page en page, mille découvertes ou relectures, c’est émouvant et captivant toutes ces femmes qui ont fait l’histoire de diverses manières, tirées de l’oubli et de la poussière où les ont laissées les encyclopédies rédigées depuis des décennies à la gloire quasi exclusive, comme le Panthéon, des grands hommes, eux aussi, d’ailleurs, nés d’une femme. Aucun et aucune ne se sont faits tout seuls et surtout pas à partir de la glaise, mais originaires d’un corps de femme qui leur a transmis la vie, le trésor de l’histoire humaine, à chaque grossesse retraversée et poussé plus loin vers l’à-venir. Merci à celles qui ont relevé ce défi et édifié ce roc sur lequel on peut bâtir une civilisation respectueuse des deux sexes.

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