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Je suis allée aux putes

L’entrée de la rue Saint-Denis est une carte du monde à taille de femmes.  Adossées au mur, elles scrutent les allers et venues en bandes éparses. Elles sont le visage pluriel de la prostitution parisienne.

L’origine regroupe, le trottoir scinde. D’un côté, deux jeunes maghrébines écoutent religieusement du raï. De l’autre, une française plus âgée les regarde faire, l’air amusé. Plus loin, une asiatique accoudée à une poignée remet discrètement sa jupe en place. La valse peut commencer. Entre les simples passants et les clients, il est souvent difficile de faire la différence. Alors, qu’il soit bleu ou noir, l’œil se doit d’être aiguisé. Le client soutiendra un regard sur plusieurs mètres. Les yeux du passant, eux, ne répliqueront pas. Quand le poisson a mordu, encore faut-il rembobiner. Le rituel est bien huilé. Rien ne sert de parlementer sur place, tout se décide en marchant. Le trajet débouche souvent sur une rue adjacente. Les deux silhouettes s’engouffrent alors dans un immeuble. Trois minutes et six étages plus tard, un scintillement timide entérine l’accord.

Restée en poste, les yeux rivés au ciel, les autres appellent leur bonne étoile. Alia, elle, fixe ses pieds. L’algérienne de 25 ans accuse le coup. Dans son viseur, la pénalisation des clients, principal volet de la proposition de loi portant sur la réforme du « système prostitutionnel ». « C’est déjà difficile aujourd’hui, ça sera comment quand ils vont leur foutre une amende […] Y’aura plus personne, on va passer des heures dans la rue pour rien » s’insurge la jeune femme. « Il faudra se cacher mais si on se cache, certains ne vont pas savoir où on se trouve […] Je n’ai pas envie de jouer à cache-cache avec la police » poursuit-elle. Le sentiment de ne pouvoir présider à sa propre destinée la rend amère: « Moi, je ne comprends pas pourquoi ils décident des choses comme ça. Il faut leur dire que cette loi nous aide pas ». Sa voisine affiche un sourire approbateur. Entre deux aveux, Alia cible un client. Celui-là est un habitué. L’affaire est vite réglée.

Jusqu’à tard dans la nuit, la valse à deux temps se poursuit. Pourtant, la fatigue se fait ressentir : la démarche est moins régulière, l’œil moins perçant, la posture moins travaillée.

Il est deux heures du matin quand une sirène retentit. Jérémie dévale la rue à vive allure. L’étudiant en Histoire craint la police : «Parfois, je traîne avec des trucs sur moi. S’il m’interpelle dans le coin, ils ne vont pas se gêner ». Comme Alia, il est farouchement opposé à la proposition de loi socialiste : « Au lieu d ’aller démanteler des réseaux de proxénètes, ils s’attaquent aux clients, les plus faciles à coincer.». « De toute façon, je pense que cette loi fera un flop. C’est pas comme ça qu’ils tueront la prostitution. » poursuit-il.

Vers 4h du matin, la rue se vide. La valse expire. Alia et les autres plient bagages.

Dans une tribune parue le 5 novembre, Act Up-Paris, Médecins du Monde, Aides ainsi que le Planning familial dénoncent la « dangerosité » de la pénalisation des clients: « mises à l’écart des centres-villes, éloignées de l’offre de soin et de prévention, les personnes se prostituant seront davantage exposées aux risques sanitaires, au VIH/sida et autres IST ».

Les associations démentent d’autre part le succès du modèle suédois plébiscité par la proposition de loi. Selon elles, « il témoigne d’une précarisation accrue des personnes se prostituant. »

Fin octobre, à l’appel du STRASS (syndicat du travail sexuel), une marche partie de la place de Clichy à Paris avait rassemblé trois cents personnes d’après la police. Sur les pancartes, on pouvait lire “clients pénalisés = putes assassinées” ou encore “on est putes, on est fières, le PS c’est la guerre”.

La bataille législative débutera, elle, fin Novembre à l’Assemblée Nationale.

 Rania

8 Comments

  1. Jef Tombeur says:

    En tant que riverain empruntant cette voie et les adjacentes à pratiquement toute heure, je trouve votre descriptif quelque peu réducteur (je n’ai pas écrit : biaisé ; j’écrirais plutôt : rapide).
    C’est bien sûr plus complexe et la dichotomie natives (de Métropole)/autres n”est pas si évidente, loin de là.
    Mylène, prostituée, qui a rédigé un Appel aux parlementaires contre le projet de pénalisation (en accès libre sur Scribd), a contacté le plus de consœurs possibles du secteur. Elle s’oppose évidemment au descriptif des rapporteurs de la PPL (notamment sur le nombre d’étrangères).
    Je crains aussi que la pénalisation et le rétablissement d’une brigade des mœurs ait la conséquence suivante : au client présumé ou passant, l’amende, au plus puissant client présumé ou piégé, le chantage (au vote, au renseignement).
    De plus certaines et d’aucuns veulent faire de cette nouvelle infraction un délit, donc avec inscription au casier judiciaire et interdictions professionnelles.
    Je n’invente rien. Aux États-Unis, c’est publication des patronymes, coordonnées et photos dans la presse, révocation (d’un poste universitaire, de pompier, de policier, de fonctionnaire local, &c.), pour les clients.

  2. Cham says:

    Sympa d’avoir interviewé une seule femme… J’aurai bien aimé entendre la gamine de 14 ans qui a été enlevée de sa famille pour venir faire ce “boulot” en France, ah mais c’est vraie, elle a surement été flinguée par un proxenete parce qu’elle voulait pas… Non mais faut prendre le problème par la racine, marre de cette hypocrisie! Cette loi est avant tout un changement de mentalité, c’est pour dire non. Et c’est comme ça qu’on va commencer à respecter les femmes et à perescuter TOUS ceux qui nourrissent ce système, à commencer par le cient, c’est lui qui fournit les moyens aux proxenetes de s’acheter des armes et ainsi de kidnapper des filles mineures avec toutes les tortures qui vont avec. Quand quelqu’un est complice d’une torture ou d’un crime, il est punit.

  3. vanessa says:

    pour celles qui le font par consentement je leur tire mon chapeau pas si facile ce boulot et ça fait toujours baisser le taux de violeur

  4. Sarah says:

    @vanessa: l’argument du viol n’est pas un bon argument, les types qui violent ne sont pas les mêmes qui ont recours aux travailleuReuseS du sexe. ce n’est pas la même démarche, ça n’a rien avoir.

  5. Sarah says:

    @cham: sans entrer dans un débat que j’ai eu mille fois, le Strass se bat aussi contre le proxénitisme. On ne peut pas se battre contre le proxénitisme en pénalisant les clients, cela va pénaliser directement les putes, qui vont être obligées de se cacher pour continuer à bosser…et si elles doivent se cacher, elles ont plus de risques aussi de se retrouver à la merci des proxénètes.

    cette loi est une loi hypocrite et juste meurtrière.

  6. Cham says:

    @Sarah, ne pas pénaliser le cient pour moi c’est le déresponsabiliser, je ne suis pas d’accord avec ça non plus.
    La loi est bien sûr hypocrite, si c’était moraliste, les clients (qui ont du blé) subiraient des saisit matérielles et l’argent récolté servirai à la réinsertion des prostituées qui en feraient la demande et se présenteraient comme victimes. Donc oui, la loi ne veut que faire du blé sur le dos de la misère…

  7. Sarah says:

    La vie des putes, leur santé, leur sécurité, on s’en fiche, bien sûr. c’est sur le dos des putes cette loi. Au nom d’un idéal de je-ne-sais-où on oublie la vie des putes, au quotidien.

    Lutter contre le proxénitisme n’a rien avoir cette loi, elle ne va que favoriser le proxénitisme.

  8. Sonja McDonell says:

    Je suis Sonja McDonell, 24, Swiss Airlines hôtesse de l’air. Je cherche une prostituée lesbienne me apprend excellente baiser.
    Cordialement
    Sonja, sonjamcdonell@yahoo.com

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