Magic-City-le-bar

Une lesbienne à Moscou

Notre envoyée spéciale a tenté désespérément de trouver un bar lesbien dans le Moscou de Vladimir Poutine. Récit d’un foirage annoncé. 

Après une recherche approfondie sur internet, j’ai découvert que lorsqu’il s’agit de soirées queer, à Moscou comme en bien d’autres villes, il n’y a presque que des lieux pour les garçons (entre autres la grosse soirée du dimanche soir au Propaganda) et rien pour les filles à l’exception de quelques bars et clubs parfois interdits aux moins de 21 ans (étrange, alors que la majorité est à 18 ans en Russie). Après quelques semaines dans le pays, j’ai trouvé sur internet l’ adresse d’un bar qui m’avait l’air relativement actif et ai bondi joyeusement dans le métro.

En sortant de la station, j’ai parcouru plusieurs centaines de mètres jusqu’à arriver au point approximatif où il devrait se trouver. Et là… rien du tout. Dans le périmètre direct il n’y avait qu’un hôtel, un garage et un restaurant, aucune indication portant le nom de la soirée que j’avais pourtant consciencieusement noté avant de partir. Je suis même entrée dans la cour du garage en cherchant une porte qui serait placée de manière un peu tordue (ce qui est la caractéristique principale des adresses en Russie – par exemple, les numéros de rue font le tour des pâtés de maison, c’est démentiel), sans résultat.

Ce bar s’est bien sûr avéré bien plus éloigné que je ne l’aurait cru, mais j’en ai finalement trouvé la rue, bien plus petite (et sombre) qu’espéré. Que diantre se passe-t-il dans ce pays, ronchonnais-je en constatant que l’adresse que je cherchais était occupée par une petite épicerie (ouverte à minuit, oui c’est normal en Russie). C’est dans cette épicerie que j’ai fini par entrer afin d’interroger la propriétaire, qui à ma grande surprise m’a répondu avant même que j’ai fini ma phrase : « la porte à droite » « Non mais je cherche… »  « La porte à droite », répétait-elle, comme exaspérée par tous ces gens qui venaient la harceler dans son minuscule magasin glauque d’un quartier chelou de Moscou à minuit.

Une petite porte en bois, qui aurait pu être une porte d’habitation, ou de cave se tenait bien à droite de l’entrée. Pas de numéro sur la porte ou sur le mur, aucune façade ou enseigne, on n’entendait pas de musique… Il était absolument impossible de deviner que quoi que ce soit avait lieu derrière cette porte. Prenant mon courage à deux mains, je l’ai ouverte pour me retrouver dans un couloir obscur au fond duquel je distinguais un homme en costume adossé contre une autre porte ouverte, l’air pas très engageant.

La porte ouverte donnait sur une petite salle, contenant une table derrière laquelle deux autres hommes tout aussi massifs étaient assis. « Euh bonjour, c’est bien… »  « Oui c’est là », a répondu un des deux. Ils commencent à m’énerver ces gens, à m’empêcher de finir mes phrases. « C’est 200 roubles », a-t-il ajouté, ce que j’ai moyennement apprécié parce que si ramer autant pour trouver un bar est déjà assez agaçant, se faire taxer 200 roubles (5€) par la mafia russe n’arrange pas les choses.

« Mais sur le site ils disaient que c’était gratuit ! » « Oui, normalement c’est gratuit, mais là c’est une soirée. Il n’y a que les filles qui paient. » « Mais on n’est pas dans un bar… » « Lesbien ? Si, si. ». D’accord. Un bar lesbien qui essaie d’attirer les mecs, aucune inquiétude à avoir.

Je paie quand même (après toute cette marche, et tous ces mystères, il fallait que j’aille jusqu’au bout) et passe dignement devant une cabine dans laquelle un garçon essaie de se retenir de s’endormir. En effet, il tient le vestiaire mais le dit vestiaire est complètement vide. C’est parti pour une soirée de folie ! J’entre dans la salle, elle a le gigantisme russe (hauts plafonds, murs épais) pour une surface finalement modeste. Et là, je trouve le néant complet. Il n’y a presque personne, même pas la barmaid. D’accord, minuit c’est un peu tôt, j’en conviens, je peux attendre que les gens arrivent. Au bout de 10 interminables minutes la serveuse arrive, me sert une vodka-orange (choisie après un calcul stratégique destiné à augmenter le volume au maximum pour faire durer la boisson, tout en limitant les coûts). Et j’attends.

Deux hommes entrent dans le bar. L’un d’entre eux s’assoit sur la banquette qui longe la piste de danse (parce qu’il y a une piste de danse, un peu enfumée, avec une DJ qui envoit les effets de boule à facette dans la salle vide) et enfile une paire de talons aiguilles d’au moins 10cm. Il se met à se déhancher gracieusement sur place pendant que l’autre le regarde, puis ils dansent ensemble… Je commence très sérieusement à me demander ce que je fais ici. Mais vraiment.

Et puis ma vodka-orange est finie et la porte de sortie commence à me faire du charme. Mais je ne peux pas déclarer forfait aussi vite. Je repasse dans la première salle, dans laquelle il y a des tables. Dans cette pièce il n’y a que deux ou trois couples de filles, qui se sont installées dans des coins reculés et se chuchotent des choses à l’oreille. Je ne me vois juste pas engager la conversation avec qui que ce soit ici. Je cède donc et bondis vers la sortie en comprenant que personne d’autre ne va franchir le seuil (et pourtant, trois personnes sont sur la piste de danse, soit un tiers de la clientèle : apogée de la soirée). Je repasse devant les trois mafiosi auxquels je redis que c’est scandaleux de ne faire payer que les filles et qu’ils feraient mieux de revoir leur concept commercial (bon, vu ma maîtrise de la langue, c’était peut-être un peu moins clair) et je disparais dans la nuit.

Comme toujours à Moscou, il ne m’a fallu que 5mn après être sortie de là pour trouver un taxi clandestin qui, après négociation, m’a ramenée chez moi vite et pas cher. Cependant, cette aventure m’a un peu désespérée de la scène lesbienne en Russie, qui dispose peut-être d’espaces consacrés bien plus frais et conviviaux, d’une communauté active, que sais-je encore, mais cette communauté est si inaccessible de l’extérieur ! Comment peut-on faire une publicité aussi assumée sur son site internet (le bar s’appelait Club 69 ! ) pour finalement ressembler à la caverne de Dracula, en moins chaleureux ? Comment peut-on avoir plus d’employés que de clients ? Autant de mystères à élucider. C’est d’autant plus dommage que la réputation de beauté des femmes russes n’est absolument pas surfaite. Il y a probablement au sein de cette population des tonnes de lesbiennes qui ne feront jamais le premier pas parce qu’elle n’ont aucune personnalité out pour leur donner l’exemple, et que leurs bars gays sont franchement hostiles.

Ce petit tour nocturne m’a fait comprendre que la loi sur la « propagande homosexuelle », qui fait parler d’elle en Russie et à l’étranger (le terme « propagande » est délibérément vague pour laisser chaque cas à l’appréciation des autorités) est donc juste la partie émergée de l’iceberg, d’une communauté poussée dans l’anonymat de manière extrême par une banalisation totale de l’homophobie, corollaire logique d’une vision totalement archaïque chez la plupart des Russes du rôle de l’homme et de la femme dans la société.

Après cette soirée, j’ai parlé avec plusieurs personnes qui m’ont expliqué que d’autres villes étaient plus gay-friendly que Moscou : Saint Pétersbourg par exemple est une ville plus européenne et plus artiste, plus ouverte aux diversités culturelles tandis que Tomsk, en Sibérie, est une ville étudiante réputée pour son dynamisme dans le domaine des droits LGBT.

En conclusion, même si la Russie est un pays magnifique, fascinant et que j’y ai rencontré de vrais amis, il m’arrive de repenser sérieusement à l’affirmation énoncée par mes parents avant de monter dans l’avion : « quel intérêt tu trouves à ce pays de sauvages ? Tous les gens bien en ont fui depuis longtemps, ou sont au goulag ! ».

Pour aller plus loin sur la visibilité lesbienne en Russie, ce témoignage très intéressant (mais en anglais) :

 

 

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One Comment

  1. Brunette Localicious says:

    Qui a ecrit cet article fort interessant et fort bien écrit que je vais m’empresser de traduire en anglais pour le transmettre à mon amie russe qui m’avait répondu qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Russie la toute premiere fois que je lui ai parlé d’homosexualité ?

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