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Les Caraïbes touchées par une vague de violences homophobes et transphobes

 Fin juillet dans le quartier d’Irwin, à Montego Bay, une ville du nord de la Jamaïque. Près de 300 personnes participent à une fête dans un bar sur pilotis, avec une grande terrasse, en bordure de rivière. Dwayne Jones, jeune transgenre de 16 ans, s’y rend en compagnie de ses deux colocataires. Transgenres elles aussi, elles vivent avec lui* dans une maison abandonnée, sur les hauteurs de la ville.

Ce soir-là, avec ses vêtements féminins, Dwayne, dont les amis parlent au masculin, attire tous les regards, mais la plupart de ses partenaires de danse ne savent pas qu’il est transgenre. Il croise une fille de son église qui le reconnaît, et lui confie avoir voulu venir à la soirée en tant que femme, alors qu’il porte habituellement des vêtements d’homme.

Quelques minutes plus tard, devant le bar, des amis de la fille qu’il vient de croiser prennent Dwayne et l’une de ses colocataires à parti, lui demandant s’il est une fille ou un garçon. Alors qu’il tente de s’enfuir, le groupe le pourchasse et l’agresse. Sa colocataire parvient à fuir et trouve refuge dans une église. Dwayne sera retrouvé mort quelques heures plus tard après avoir été battu, poignardé et écrasé par une voiture. Les parents de Dwayne, qui l’avaient chassé du bidonville où ils vivaient alors qu’il avait 14 ans, n’ont, selon ses amis, pas réclamé le corps de leur fils. Malgré le nombre de témoins, aucun suspect n’a pour l’instant été arrêté. Ce meurtre a ébranlé l’île pendant quelques jours, mais il est loin d’être un cas isolé.

A Montego Bay, les policiers font par exemple régulièrement des descentes dans les bars gays pour agresser, insulter et chasser les clients. Le 28 août dernier, dans la même ville, Dean Moriah, 41 ans, a été retrouvé mort poignardé, à l’intérieur de sa maison incendiée. Travaillant dans le tourisme, il affichait ouvertement son homosexualité.

Meurtres, viols « correctifs », passages à tabac ou intimidations : les violences à l’égard des trans et des homos sont récurrentes dans les îles des Caraïbes, en particulier en Jamaïque (élu le pays le plus homophobe par le Time en 2006), en République dominicaine et en Haïti. Au moins 25 homosexuels et transexuels ont ainsi été tués depuis 2006 en République dominicaine, selon une estimation de l’association Amigos siempre Amigos.

Si la violence de ces actes semble s’accentuer ces dernières semaines, la méfiance et la haine envers les LGBT ne date pas d’hier dans cette région du globe.

Si l’on en croit les activistes présents sur place, l’homophobie et la transphobie généralisées s’expliquent par plusieurs facteurs. D’abord, les lois héritées de l’époque coloniale, qui pénalisent par exemple la sodomie, les entretiennent au niveau institutionnel. A l’époque de l’esclavage, la sodomie figurait notamment parmi les humiliations et violences que subissaient les noirs.

Ensuite, le reggae et le dance-hall, très ancrés culturellement, peuvent contribuer à véhiculer cette hostilité, certains des chanteurs les plus célèbres s’illustrant régulièrement par des textes misogynes, transphobes et homophobes. On peut citer pêle-mêle Buju Banton, Capleton ou Beenie Man, tous les trois visés par la campagne « Stop murder music ».

Enfin, le poids de la religion chrétienne, héritée elle aussi de l’époque coloniale, joue un rôle. C’est ainsi à l’appel d’organisations religieuses (protestantes notamment) que des milliers d’Haïtiens ont défilé pendant plusieurs semaines en juillet contre l’homosexualité. Les marches étaient organisées pour prévenir un éventuel projet de loi qui légaliserait le mariage homo dans l’île. Un tel projet n’a pourtant jamais été à l’agenda.

Entre le 17 et le 24 juillet seulement, 47 agressions à caractère homophobe ou transphobe ont été recensées dans l’île par la CIDH (Commission interaméricaine des droits de l’homme) en marge des manifestations organisées à Port-au-Prince et Jacmel. Le 10 août dans la capitale, un couple d’hommes a organisé une fête privée pour célébrer ses fiançailles. La soirée a été violemment interrompue par des jets de pierre et de cocktails Molotov.

 

* Les articles relatant la mort de Dwayne Jones ne disent pas comment il s’identifie. Ses colocataires, les deux personnes qui le connaissaient le mieux, parlent de lui au masculin donc j’ai choisi de le faire également.

Charlie

 

couverture : photo d’une manifestion anti-homosexualité à Port-au-prince, en Haïti.

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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