Bruel-deFrance

Manuel de survie#6: le mariage de ta meilleure amie

Parfois dans la vie, on essaye tant bien que mal d’occulter certaines échéances. On les fout dans un placard de notre inconscient et on ferme à double-tour. Souvent, malheureusement, ces instants redoutés finissent par pointer le bout de leur nez. Et alors, on est bien emmerdé.

C’est donc l’air pas franchement motivé que tu es montée dans ce train. Sous la chaleur harassante d’un mois de Juillet et d’une deuxième classe mal climatisée, tu as pris place dans le wagon de « l’amour » : Bernard, Xavière et leurs 10 gosses d’un côté, Marie-Caroline, Jean-Rémy et leur mariage non encore consommé de l’autre. Au bout de 5 heures, les gamins avaient refait la déco du wagon sous les yeux attendris des amoureux effarouchés. Le vieux Bernard avait fini de raconter la dure réalité des tranchées indochinoises et la tante Xavière de vanter les mérites de 10 grossesses successives. Pas de doute, tu étais enfin arrivée. Bienvenue à Cannes. Haut lieu d’une villégiature trop éphémère, transformé pour l’occasion en théâtre du premier jour du reste de leur vie.

Alex avait choisi une grande maison surplombant l’est cannois. Au milieu d’un jardin impeccable, on avait installé une allée entrecoupant deux tas de chaises minutieusement disposées. Vers midi, la foule commença à affluer de toute part. Une flopée de clichés foula le gazon en même temps que les invités. D’abord, il y eut la joyeuse bande d’amis, tous jaloux de voir leur bon copain de 6 ans leur benjamin se marier en premier, il y eut la mère, l’air agacé d’associer son nom à une fille d’employés de mairie, il y eut le père, dépité qu’on ait choisi un DJ à la place de JP, son pote pianiste, amateur de Jazz et de vin. Et puis, il y eut Alex, splendide dans une robe ravissante de simplicité.

Vous ne vous êtes jamais quittées depuis 15 ans. Depuis qu’elle est venue toquer à ta porte un soir d’août pour t’annoncer que désormais elle vivrait dans le même internat, deux portes plus loin. Depuis que vous avez fumé votre première clope, descendu votre première bouteille, roulé votre premier joint. Depuis, que vous avez rêvassé des heures durant en scrutant les posters grandeur nature d’Antony. Depuis que tu es tombée éperdument amoureuse d’elle et qu’elle t’a torturée à te raconter dans le moindre détail sa première, sa deuxième, sa troisième, sa quatrième, sa nième fois.

Au milieu des sourires forcés et des hourras maladroits, la torture s’était cette fois-ci glissée dans le costume trop parfait du maître de cérémonie. Quand enfin il commença à déblatérer sur les liens sacrés du mariage, à disserter sur les bienfaits de la confiance mutuelle, à dresser les contours d’une vie maritale sans fausses notes, tu n’as pu contenir ta gêne. Elle s’est tournée vers toi. Au lieu du regard complice qu’elle guettait, un air amer et accusateur vint accueillir ses yeux bleus. Pendant deux minutes, tu t’es dit sans trop y croire que ce contretemps aurait pu éclairer 15 ans d’un amour inavoué. Evidemment, il n’en fut rien. La messe était dite. Un « oui, je le veux » sec mit fin à une errance scénaristique digne du très mielleux « Imagine me and you ».

Comme à chaque mariage, il y eut ce moment que toute l’assemblée attend avec impatience. Le moment où, en file indienne ou en rond difforme, on se déchire la tronche avec du mauvais champagne en trinquant à l’union sacrée de ces deux êtres que tout oppose mais que l’amour par le feu ardent de sa fatalité a réussi à souder pour le meilleur et pour le pire. Le bon goût musical étant souvent de la partie, c’est en toute logique, qu’encore une fois la cousine a tourné les serviettes, le futur ex coloc’ a mimé une sardine et la grand-mère a fait son madison.

Non contente d’un cœur brisé, il a donc fallu que tu digères le spectacle ridicule d’une soupe populaire mal assaisonnée. Un double whisky et rebelote. Sept verres plus tard, les pupilles dilatées et une rumeur de fond de teint sur le visage, tu te fais approcher le plus explicitement du monde par « celui qui ne connait personne », un trentenaire qui en parait vingt de plus à force de rouler sa bosse dans un cabinet d’audit. Tu es bourrée, tu es perdue, tu es dévastée, tu lui racontes à demi-mot ton mal-être. Il trouve ça « profond, brave et tout à ton honneur. »… Il n’a visiblement pas l’air de comprendre que tu t’en fiches de son avis. Tu t’empares de ton sac. Tu te saisis tant bien que mal de ton téléphone. Tu appelles Amélie, cette fille de 17 ans que tu t’étais promis de ne jamais revoir. Ce soir-là, pourtant, elle a un avantage de taille, celui d’habiter à 3 km. Ton espoir s’émousse là où il avait commencé : entre les murs froids d’un internat de jeunes filles. 

Les autres manuels de survie ici.

Rania

 

2 Comments

  1. Dede says:

    C’est ma-gni-fique !! Splendide ! Bravo

    Au delà d’être un vrai (faux?) témoignage extrêmement juste et touchant, c’est une courte nouvelle très habillement menée et quid élan moi transcende la simple rubrique.

    Bravo bravo bravo

  2. Nom* says:

    Très beau texte : )

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